#13 - Evaluer pour concevoir et piloter : le cas emblématique de l’île Seguin

Rédigé par

STEPHANIE VALLERENT

Directrice de projet

4166 Dernière modification le 06/12/2021 - 16:00
#13 - Evaluer pour concevoir et piloter : le cas emblématique de l’île Seguin

En s’appuyant sur une conception bioclimatique et une végétalisation massive, le projet d’aménagement de l’île Seguin cherche à tirer le meilleur du potentiel du site (géographie, insularité) pour le confort thermique lors des vagues de chaleur. Une démarche d’évaluation pragmatique et sur-mesure a été élaborée.  Cet article présente ce travail et en fait le bilan.

Aménager une île-paysage, apaisée et accessible à tous  

Située sur la Seine entre Boulogne-Billancourt sur sa rive droite et Sèvres et Meudon sur sa rive gauche, l’Île Seguin est un lieu emblématique depuis la fermeture des ateliers Renault. Elle s’inscrit dans le paysage de la vallée de la Seine, ensemble exceptionnel du point de vue environnemental, paysager et culturel et constitue la dernière île pouvant être aménagée. Longtemps occupée, minérale et inaccessible pour les habitants, l’île a déjà retrouvé son accessibilité grâce aux premiers travaux de requalification : création du pont Renault vers Boulogne, d’une passerelle piétonne vers Meudon-Sèvres et d’un parvis face à la Seine Musicale, rénovation du pont historique Daydé. Deux autres franchissements ont été posés au 2ème semestre 2021 et sont en cours de finition pour une livraison en 2022 : la passerelle piétonne qui reliera la Seine Musicale à la Gare du Grand Paris Express du Pont de Sèvres et la reconstruction du Pont Seibert qui permettra de rejoindre Meudon depuis l’Ile Seguin.

L’aménagement de l’île cherche à tirer profit de cette insularité, présentant autant d’atouts que de contraintes. Le projet, pour lequel Ingérop intervient en tant que maître d’œuvre urbaine pour la conception des espaces publics apaisés privilégiant les mobilités douces et réduisant la place de la voiture se décompose en 3 séquences :

  • La pointe aval, livrée en 2017 accueille la Seine Musicale ;
  • La pointe amont accueillera notamment un centre d’art pluridisciplinaire et un multiplexe de cinémas (permis de construire obtenus et définitifs) ; les espaces publics sont définis. Les travaux de terrassement ont été réalisés
  • La partie centrale, avec un programme tertiaire et de commerces, permettra de générer des flux et de garantir une animation de l’île, la journée comme en soirée, tous les jours de l’année. Certains espaces publics ont déjà été réalisés (ex : mur de soutènement de la voie sud) et d’autres sont encore en cours de conception (ex : le jardin).

Projet d’aménagement de l’île Seguin

Un fort parti pris vers les solutions vertes

Le projet de l’île Seguin propose l’introduction massive de végétation sur l’île, auparavant quasi exempte de plantes à l’exception des quelques peupliers sur la pointe avale. Il est prévu la plantation d’environ 500 nouveaux arbres sur l’espace public. En particulier, un grand jardin de plus de 15 000 m2 sur une longueur de 300 m est créé, soit environ 13% de la surface totale de l’île. Celui-ci constitue un réel îlot de fraicheur par temps chaud. L’implantation de ce jardin de l’île Seguin sur sa rive sud-ouest s’est imposée dans une logique de continuité paysagère avec les coteaux densément plantés de Meudon et pour bénéficier d’un ensoleillement plus favorable à une diversité végétale tout en conservant des zones d’ombrage pour les usagers, et bénéficiant aussi au programme immobilier en créant un filtre végétal sur les façades Sud. L’effet de rafraichissement de la végétation étant fortement dépendant de l’eau disponible, une attention particulière a été portée à l’arrosage, avec le parti pris dès le départ d’utiliser les eaux de pluie récupérées sur des espaces publics. La pluviométrie étant amenée à évoluer avec le réchauffement climatique (diminution en saison estivale et augmentation en période hivernale), le projet prévoit un arrosage avec l’eau de pluie récupérée par un système sophistiqué d’infiltration, drainage, récupération et stockage dans des cuves enterrées sous le jardin.

Une conception bioclimatique

Par une approche bioclimatique, les études de conception ont cherché à tirer le meilleur de la position géographique de l’île et de son insularité : située dans le principal corridor de ventilation de Paris, l’île bénéficie naturellement du rafraichissement apporté par le vent en plus du rôle de « refroidisseur climatique » de l’eau environnante.

Sur la partie centrale, les formes urbaines développées (épannelage, volumétrie globale, orientation) répondent à cette logique bioclimatique. Le découpage favorise les apports solaires vers la berge nord qui ne reçoit pas un ensoleillement direct. A l’inverse, sur la façade sud, les plantations du jardin et des berges apporteront une protection pour le confort d’été, limitant le recours à la climatisation. Les 3 îlots proposés créent des couloirs de brises rafraichissantes entre les îlots et les espaces publics. L’emprise au sol des bâtiments est organisée pour un impact réduit en faveur des espaces plantés. La présence du grand jardin, ouvert vers la Seine, permet à la fraicheur de pénétrer dans l’île entre les bâtiments. Enfin, les berges, végétalisées, contribuent au rôle de refroidisseur climatique par la transpiration des plantes et l’ombrage des arbres.

Ainsi le projet cherche à tirer une synergie entre la situation géographique de l’île et les solutions retenues afin d’en multiplier les effets et bénéfices pour le rafraichissement urbain.

Conception bioclimatique de la partie centrale

Une grille d’évaluation pour suivre et ajuster la conception

Il était important de pouvoir évaluer de manière objective et quantifiée les actions mises en œuvre afin de placer le projet dans une dynamique d’amélioration continue et de disposer d’outils de pilotage. Une grille d’évaluation a donc été bâtie au printemps 2021 par le CSTB et Ingérop. Elle est adaptée aux particularités du projet (absence de logements, parti pris en faveur des mobilités douces…) et tient compte de la stratégie environnementale définie pour le projet et les objectifs découlant du diagnostic.

Cette matrice d’indicateurs, quantitatifs et qualitatifs, permet de rendre compte des points forts et faibles du projet par rapport à son état d’avancement et de formuler des recommandations. La matrice, identifiant les indicateurs à la croisée des objectifs environnementaux et des axes du projet, permet de créer une vision synthétique du projet en révélant les enjeux systémiques et multifonctionnel des actions. Les indicateurs sont majoritairement des « indicateurs de moyens », plus faciles à appréhender pour les acteurs, et sont issus de référentiels classiques ou ont fait l’objet d’une formulation ad hoc pour le projet. Le CSTB a apporté son savoir-faire méthodologique dans la constitution de grilles d’évaluation multicritères et Ingérop a apporté sa connaissance fine du projet.

Extrait de la matrice d’indicateur

Dix-sept indicateurs ont été choisis pour appréhender le projet dans sa globalité puis calculés à l’été 2021. La démarche urbaine étant itérative, les indicateurs doivent être mis à jour régulièrement et rapidement pour appuyer les décisions lors du développement du projet.

Les résultats ont fait l’objet d’une analyse, par comparaison à des valeurs usuelles, aux objectifs initialement fixés pour le projet ou à dire d’expert. Pour l’adaptation à la surchauffe urbaine, les indicateurs suivants ont été choisis, un premier indicateur qualitatif permettant de vérifier l’adéquation entre ambitions, actions et dispositifs réellement mis en place et un second quantitatif :

  • Existence de dispositif de réduction du phénomène d'îlot de chaleur urbain au niveau de l’espace public (formes urbaines bioclimatiques, revêtements, présence de la végétation, réduction de l'imperméabilisation, ombrage) et des opérations immobilières (revêtements, présence de la végétation, réduction de l'imperméabilisation) ;
  • Albédo moyen du projet.

L’indicateur suivant, rattaché à l’axe biodiversité, apporte aussi un regard complémentaire : nombre de palettes végétales adaptées (i.e. indigènes, à faible entretien, faibles besoins d’arrosage, non allergènes, non invasives et pouvant accueillir de la faune) par rapport au nombre total de palettes végétales.

La modélisation microclimatique en complément

Pour rendre compte des synergies entre solutions et du niveau de confort thermique en été des espaces extérieurs, le choix s’est porté vers la modélisation microclimatique (ENVI-met). Une journée chaude représentative de 2050 dans un scénario de réchauffement climatique de +2°C a été simulée et l’indice de confort thermique PET retenu pour l’analyse. Celle-ci a mis en évidence l’impact du projet d’aménagement prévu sur l’environnement extérieur. Les résultats montrent que la morphologie urbaine et la végétation du site créent des îlots de fraîcheur au cœur de l’Île, notamment sur les espaces piétons. La grande majorité des espaces extérieurs du site sont répertoriés comme des zones où la perception thermique est dite tiède (29°C < PET < 35°C). Il est ainsi possible de circuler dans la partie centrale sans ressentir de stress thermique fort ou extrême.

Facteurs influençant le confort thermique

Simulation du confort thermique avec ENVI-met sur certaines parties de l’île Seguin

Conclusion

La matrice d’analyse urbaine constituée pour évaluer le projet d’aménagement de l’île Seguin permet un pilotage régulier et au long cours de la stratégie environnementale. Cette démarche est pragmatique, réplicable, adaptée à la conception urbaine, et contextualisée : les indicateurs sont choisis en fonction des enjeux. En complément, la modélisation microclimatique a permis de se projeter dans les aménagements futurs pour vérifier que les actions mises en œuvre concourent au confort thermique extérieur. Ce type d’approche, qui seul permet de rendre compte des multiples facteurs influant sur ce confort s’avère également performant dans la communication et la vulgarisation grand public.

 

Note générale sur le projet :

Equipe concepteur : Groupement Maitrise d’œuvre urbaine, mandataire INGEROP, co-traitant AEI et OASIIS, en collaboration avec les équipes de la SPL Val de Seine Maitre d’ouvrage et ses AMO Michel Desvigne Paysagiste et studio Sanna Baldé urbaniste.

 

Un article signé par Stéphanie VALLERENT (Ingérop Conseil et Ingénierie – Département Transport et Aménagement Urbain) et Daniela BELZITI (CSTB – Direction Technologies de l’Information)

 


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