#26 - Transition et résilience Pour un nouveau paradigme urbain !

Publié par Bernard GUEZO

B. Guézo, CEREMA, Texte publié initialement dans Préventique et actualisé le 15 avril 2019

 

On parle aujourd'hui de résilience des villes : de quoi s'agit-il ?

Une ville sera dite « résiliente » si elle parvient à éviter une catastrophe brutale ou à surmonter une situation de déprise, à laquelle on aurait pu la croire assujettie : dépérissement socio-économique ou dégradation environnementale, à titre d’illustration. La réalité nécessite parfois d’affronter simultanément ces deux types d’adversité de cinétique très différente sur lesquels la ville n’a pas a priori de prise directe[1]. La figure du rebond illustre bien ce que l’on attend de la résilience, par exemple en termes de reprise rapide des activités à la suite d’une inondation ou encore en matière de potentiel d’innovation dans un contexte de déprise économique.

Au-delà des cas usuels comme ceux précités, l’idée de résilience répond aussi aux besoins des villes et des territoires de faire face à leur mutation qui s'est engagée depuis la fin du XXème siècle. En 1995, François Ascher invente le concept de métapole pour signifier, dans le contexte de la mondialisation, la diffusion des métropoles dans les territoires. En s'urbanisant, les territoires connaissent alors des changements profonds et rapides qui, succédant à des décennies de croissance ou simplement de stabilité, désorientent les gestionnaires. 20 ans après, l'urbanisation a fragmenté les territoires entre des espaces qui se densifient à l'extrême et d'autres qui ont décroché ; d'où les notions d'hyper-lieux[2], d'hyper-ruralité[3] qui marquent l'inscription des métapoles dans le monde hyper-industriel[4].

De façon concomitante à ces recompositions spatiales problématiques, d’autres changements globaux peuvent affecter les espaces habités : changement climatique, flux de migration, imperméabilisation des sols, pollutions de l'air et réduction de la biodiversité. Considérées à l'échelle planétaire, les activités humaines rétro-agissent, en exposant plus ou moins fortement les territoires à des perturbations, fonctions de leur localisation et de leur spécificité. Par exemple, un territoire littoral sera en première ligne des effets du changement climatique si les caractéristiques de sa bande côtière sont propices à l'érosion.

La question de la transformation des villes n'est pas nouvelle. Elle a traversé l’histoire urbaine ; mais elle se pose aujourd’hui avec une acuité particulière, au point que les métapoles peuvent difficilement faire l'impasse d’une réflexion stratégique sur leur devenir. Encore faudrait-il se rattacher véritablement à ce concept de métapole qui traduit mieux que celui de métropole, la place des territoires dans la nouvelle réalité urbaine.

Cependant, cette transformation que les urbanistes ont pu constater ces dernières décennies, n’est pas la seule notion sous-jacente à ce type de réflexion. L’idée de « transition[5] » s'est aussi imposée pour traduire la nécessité d’agir collectivement pour passer à un monde d’énergie dé-carbonée. La « transition » cible largement ce qui fonctionne bien aujourd’hui, pour engager les adaptations nécessaires sans attendre de devoir le faire sous fortes contraintes. La résilience sous-jacente ici est la capacité d'anticiper des problèmes qui sont encore émergents et qui vont s'imposer brutalement si rien n'est fait.

Transition et résilience sont ainsi deux dynamiques à juxtaposer aux changements déjà bien avancés, qu'il faudrait activer ensemble, pour agir sur le devenir des villes et des territoires dans le sens de leur durabilité.

 

Qu'implique la résilience des villes et des territoires dans nos façons d'agir ?

Dans le contexte de la métropolisation, la notion de résilience agit prioritairement sur deux types de vulnérabilité. L'une est associée aux espaces que je qualifie de « limites », l'autre aux points critiques de la structure territoriale et urbaine. Les premiers sont des espaces où l'urbanisation se confronte fortement à l'environnement physique. Les seconds génèrent, en cas de rupture, des effets importants sur le système territorial et urbain dans son ensemble. C’est en traitant « espaces limites » et « points critiques » que l’on peut éviter des désordres majeurs et l'atteinte aux fonctions vitales.

Tout d’abord et c’est incontournable, les gestionnaires devraient identifier les espaces limites et les points critiques du système territorial et urbain dont ils partagent la charge. Ce serait un relevé à inscrire dans les stratégies des collectivités, publiques comme privées. Celles-ci, pour des raisons d'image, hésitent encore à afficher les fragilités structurelles, alors mêmes qu'elles agissent souvent en leur sein pour les réduire et y faire face. Demain, dans un monde perçu plus risqué, les citoyens mettront leur confiance dans les organisations qui affirment leur souci de résilience.

Pendant des siècles, l'urbanisation n'a eu cesse de repousser les limites de son environnement physique. Ce n'est plus possible. Ce sont ces limites qui la repoussent, ce que souligne avec constance le géographe Patrick Pigeon[6]. Certains espaces urbanisés attractifs sont particulièrement exposés à ces effets limites. Nous avons déjà cité le littoral, en première ligne des effets du changement climatique : recul du trait de côte, risque de submersion marine. Sur les espaces littoraux les plus exposés, la résilience traduira la capacité de réaliser des stratégies de repli. Toujours en relation avec le climat, il faudrait aussi citer le sud de la France où le risque incendie s'amplifie chaque année, dès lors que l'urbanisation accroît ses interfaces avec la forêt, parfois en lien avec la déprise agricole. Ces interfaces sont difficiles à défendre. Les cyclones IRMA et Maria posent la question des îles des Caraïbes comme autre interface sensible entre le monde habité et les effets dommageables de l'activité humaine sur le climat. Les limites ne sont pas toujours loin de chez nous. Elles peuvent se manifester au cœur de notre ville, sur l’exemple des îlots de chaleur.

L'autre défi à relever est celui des points critiques. Ceux-ci peuvent résulter de la forte sollicitation des systèmes techniques ou encore de leur gestion technologique et centralisée. La résilience invite à « tisser »[7] le système urbain et territorial, aux différentes échelles, pour faire en sorte que la rupture d'un élément critique puisse être absorbée, sans que les fonctions vitales de l'ensemble ne soient affectées. Le maillage des réseaux techniques, de même que leur durcissement, sont pratiqués depuis longtemps comme méthode de réduction de la vulnérabilité, Mais le tissage va plus loin, car il relie entre eux des réseaux distincts, des organisations qui s'ignorent habituellement. Cette transversalité rend possible la mobilisation de ressources insoupçonnées. Elle est essentielle car l'on sait que les catastrophes se propagent dans les failles que crée le cloisonnement. La limitation des risques de rupture en chaîne nécessite une action collective puissante.

De la même façon qu'elle évite la propagation des dommages, la résilience urbaine invite encore à rechercher des mesures à effet-levier positif. Par exemple, la place à donner au végétal dans le devenir des villes est reconnue aujourd'hui comme un élément majeur de résilience. Pour parvenir à l'imposer, il faudrait promouvoir des projets emblématiques sur des lieux où des opportunités peuvent apparaître, et investir ensuite dans la démultiplication des résultats obtenus. Cette façon d'agir sur les effets d'échelle constitue un véritable changement de paradigme, car les découpages institutionnels et professionnels incitent chacun à œuvrer isolément de façon relativement homogène dans son périmètre de compétences suivant le modèle logarithmique, là où le modèle heuristique s'imposerait collectivement.

 

 

Article signé B. Guézo, Ingénieur, expert en vulnérabilité et résilience des territoires aux risques urbains, naturels et technologiques au Cerema

  

En partenariat avec la revue Préventique

 

Crédit photo : Cerema / Légende : saint-Jacques-de-la-lande (35) a établi une relation forte entre habitat dense et nature.


[1]       CGDD/Cerema Villes et territoires résilients, 2015, téléchargeable en ligne.

[2]       Michel Lussault Hyper-Lieux, Paris, Seuil, 2017

[3]       Sénateur Alain Bertrand, L'hyper-ruralité, Paris, La documentation française 2014.

[4]       Pierre Velts La société hyper-industrielle, Paris, Seuil, 2017.

[5]       Pierre Velts, La Grande Transition, Paris, Seuil, 2008.

[6]       Patrick Pigeon, Paradoxes de l'urbanisation : pourquoi les catastrophes n'empêchent-elles pas l'urbanisation ? Paris, L'Harmattan,  2012

[7]       Expression imagée notamment promue par Edgar Morin.

Ingénieur, expert en vulnérabilité et résilience des territoires aux risques urbains, naturels et technologiques



Modéré par : Alice Dupuy

Autres actualités dans "Opinions"

Revoir le web-séminaire : quelles politiques territoriales de sobriété énergétique ?

Publié le 20 mai 2019 - 10:00

Le CLER – Réseau pour la transition énergétique organise tous les premiers mardis du mois des téléconférences en ligne dédiées à la transition énergétique. Ces « Mardis de la transition énergétique » sont des temps de la vie associati (...)

Tech For Good : « Les nouveaux visages de l’intelligence énergétique »

Publié le 07 mai 2019 - 09:32

Alors que les technologies de l’intelligence artificielle associées à l’IoT, ont le potentiel d’engendrer une véritable révolution dans la Smart City, questionnant la place même de l’utilisateur face à la nécessaire transformation (...)

Edito de Laurent Rossez | Money - Money - Money !

Publié le 03 mai 2019 - 10:10

« Money - money - money, always sunny, in the rich man's world » ? La phrase « money - money - money, always sunny, in the rich man's world » est extraite du refrain d’un des tubes planétaires du fameux groupe suédois pop ABBA, (...)


Commentaires





Recherchez parmi les Actus

Entrez votre propre mot-clé



Autres actualités



Catégories


Articles les plus lus