Réhabilitation durable : quels leviers pour massifier ?

À l’occasion du 6e Congrès national du bâtiment durable, à Dijon-Chenôve le 6 octobre prochain, Bruno Léchevin, président de l’Ademe, et Philippe Pelletier, président du Plan Bâtiment durable, ont bien voulu répondre aux questions de Planète Bâtiment sur les enjeux de la réhabilitation… durable.

Planète Bâtiment : Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire, a fixé comme objectif d’éradiquer la précarité énergétique en 10 ans. Sachant que nous avons du mal aujourd’hui à tenir les objectifs des précédents gouvernements, que faut-il mettre en place pour y parvenir ?

Philippe Pelletier : Éradiquer la précarité énergétique répond au moins à quatre différents enjeux :

  • 1) écologique, car une maison qui chauffe l’air extérieur, ce sont des émissions de gaz à effet de serre importantes et que l’on pourrait limiter facilement ;
  • 2) économique, car ces ménages disposent d’un reste à vivre très faible et améliorer la performance énergétique du logement conduit à des économies de charges ;
  • 3) sanitaire, car la précarité énergé- tique induit des conditions de santé difficiles, et plusieurs études, à l’étranger comme en France, ont montré l’impact sur la santé des occupants ;
  • 4) et enfin social, car la carte de la précarité énergétique se superpose à celle de territoires périurbains et ruraux, où les habitants se sentent trop souvent abandonnés par les pouvoirs publics.

Bruno Léchevin : Quand on est dans une perspective de transition énergétique, ne pas traiter sérieusement la question sociale serait antinomique avec notre volonté de construire une société plus équitable, plus respectueuse des ressources, plus solidaire. Réussir cette évolution suppose d’embarquer tout le monde, y compris les plus fragiles. Les précaires énergétiques sont de plus en plus nombreux et, aujourd’hui, un Français sur cinq est touché. En faisant de la lutte contre la précarité énergétique une priorité, le Plan Climat contribue à une insertion digne des populations fragiles dans notre société. Les moyens publics mis en œuvre pour inciter à la rénovation thermique n’ont jamais été aussi importants : CITE, TVA à taux réduit, éco-PTZ, CEE, soutiens de l’Ademe et de l’Anah... Pourtant, les résultats ne sont pas à la hauteur des enjeux. Il faut donc renforcer notre action.

Philippe Pelletier : Cette multiplicité des dispositifs pose également question. Nous ne pouvons plus nous permettre de souffrir du manque de lisibilité et de coordination entre ces différentes aides. Il est maintenant essentiel de traiter efficacement la question de la gouvernance si l’on souhaite atteindre les nouveaux objectifs du Plan Climat : le changement de braquet est absolument nécessaire !

Que devons-nous traiter en priorité ? Quels sont les leviers à activer ? Quelle est la place des territoires dans cet ensemble ?

BL : L’urgence sociale, c’est de permettre à chacun de s’éclairer et de se chauffer dignement, il faut donc aider financièrement ceux qui ne peuvent pas le faire. Mais il ne faut pas que ce soit un puits sans fond. La priorité, c’est de permettre la rénovation des logements de ces populations. Le Gouvernement s’est engagé à publier à la rentrée une feuille de route. Outre l’évolution ou la création d’outils centrés sur la performance énergétique, les propositions porteront sur une gouvernance et un pilotage renforcés et coordonnés des actions publiques en matière de rénovation énergétique. Le gouvernement se fixe l’objectif de la disparition des 7 millions de « passoires thermiques » en 10 ans. 4 milliards d’euros du plan d’investissements seront dédiés à ces actions. Un accompagnement proposera, à chacun, une solution de rénovation et de financement adaptée. Les premiers audits auront lieu dès début 2018, afin que les travaux puissent être terminés avant l’hiver 2018-2019. C’est au cœur des territoires que se déclinera cette politique. La mobilisation de chacun, et au niveau local, des collectivités territoriales, s’impose pour réussir à relever le défi.

Ph. P : Si nous visons l’éradication des passoires thermiques chez les ménages très modestes, c’est-à-dire environ 2,7 millions de logements, cela revient à multiplier par trois les objectifs actuels assignés au programme Habiter Mieux de l’Anah (100000 logements à rénover en 2017), alors que ce chiffre semble déjà difficilement atteignable. Ce changement d’échelle nécessite, sans doute, une approche davantage industrielle du sujet. Il faut accepter l’idée que des offres – aujourd’hui portées par des acteurs privés – peuvent nous aider à traiter plus de logements et à « massifier » notre action, et cela en parfaite complémentarité avec le programme Habiter Mieux. Bien entendu, le rôle des territoires est primordial pour accompagner cette mobilisation de tous. Ce sont les collectivités qui ont le pouvoir d’agir au plus près de nos concitoyens.

Cette nécessaire massification et les moyens financiers mis en place pour y parvenir ne risquent-ils pas de créer un effet d’aubaine et de provoquer l’arrivée sur le marché d’acteurs peu scrupuleux avec, à la clé, des travaux qui ne donneront pas satisfaction. Comment empêcher cela ?

BL : Dans cette phase d’industrialisation, nous devons être au rendez-vous de la demande et de la qualité en évitant les contre-références. On a besoin de la confiance des consommateurs et on l’obtiendra s’ils y gagnent à la fois en matière de confort et de pouvoir d’achat. Il est primordial de fiabiliser la qualité des travaux : c’est la raison d’être de la mention RGE, qui soutient la montée en compétences des professionnels sur la performance énergétique des bâtiments. L’autre grand enjeu est le développement des plateformes territoriales de la rénovation énergétique pour accompagner nos concitoyens de A à Z dans leurs projets (de la phase étude à l’obtention d’un crédit bancaire). La bonne nouvelle, c’est qu’on en aura 200 opérationnelles ou sur le point de l’être à la fin de l’année, avec un objectif de 300 fin 2019.

Ph. P : Nous avons, aujourd’hui, mis en place des dispositifs qui permettent de nous assurer de la qualité des travaux mais il faut aller plus loin : les actions financées par les certificats d’économie d’énergie justifieraient aussi, par exemple, des contrôles plus nombreux sur le terrain. La montée en compé- tences de l’ensemble de la filière reste un enjeu essentiel et de nombreux moyens de formation sont aujourd’hui à disposition ; nous continuons d’en inventer de nouveaux afin de répondre aux attentes des professionnels. C’est, par exemple, le cas avec la plateforme MOOC Bâtiment Durable. Les collectivités territoriales et les plateformes territoriales de la rénovation énergétique jouent également un rôle majeur grâce à leur bonne connaissance des professionnels locaux. Elles sont à même de créer une chaîne de confiance entre professionnels et particuliers.

Outre l’aspect financier évident, comment convaincre des personnes précaires qui ont beaucoup d’autres soucis de passer à l’action ?

Ph. P : Les enjeux de lutte contre la précarité énergétique et, plus largement, de la rénovation énergétique des logements dépassent la seule question financière. Nous savons aujourd’hui que les questions de santé sont étroitement liées à celles de précarité énergétique : un logement rénové est un logement plus sain qui évitera de nombreuses pathologies aux occupants. Un des arguments que nous pouvons également développer est celui du confort. Convaincre une personne d’engager des travaux lourds et contraignants n’est pas simple mais nous observons, même chez les ménages précaires où l’aspect financier est prépondérant, que proposer un logement plus agréable à vivre, mieux adapté et plus confortable permet de se décider à engager des travaux. Et puis ces travaux sont souvent l’occasion d’une adaptation du logement au vieillissement ou au handicap. Dans tous les cas, l’accompagnement du particulier est primordial et permet de développer les arguments les plus adaptés à chaque situation, il crée la confiance nécessaire pour se lancer dans une rénovation de son habitat.

BL : Plutôt négligées jusqu’ici, les conséquences sanitaires de l’état des logements sont pourtant une réalité. Une étude a montré qu’après travaux de réhabilitation énergétique d’un logement, la consommation de psychotropes diminuait fortement. Que la santé s’améliore en même temps que le logement dans un quart des cas. La santé est donc un vrai levier d’action !

Pouvez-vous citer un exemple d’actions ou de solutions mises en œuvre qui, selon vous, fonctionnent bien ? Et que faudrait-il mettre en place pour les « massifier » ?

BL : En région Nouvelle-Aquitaine, Solibat a récemment lancé un projet intéressant, en partenariat avec les Compagnons Bâtisseurs. L’idée est simple : réutiliser tous les matériaux et équipements déclassés pour améliorer la performance énergétique de logements de publics qui n’auraient, sans cela, pas les moyens de faire les moindres travaux. Une sorte de «restos du cœur du bâtiment», une idée qui pourrait se concrétiser rapidement et utilement.

Ph. P : L’association Réseau Éco-Habitat accompagne des familles en situation de précarité énergétique dans leur projet de rénovation. Ses nombreux partenariats avec les acteurs publics, les collectivités, les énergéticiens et les ONG facilitent la coordination entre acteurs et mobilisent les différents modes de financement. Cette solution d’aide aux personnes très pré- caires a déjà permis de réaliser plusieurs projets ambitieux.

Philippe Pelletier, président du Plan Bâtiment durable et Bruno Léchevin, président de l’Ademe

 

Propos recueillis par Stéphane Miget

Article publié dans Planète Bâtiment
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Modéré par : Sylvain Bosquet

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