Les jardins en ville : penser la rencontre par-delà l’humain

 Dossier Agriculture Urbaine  potagers urbains  jardins partagés  humain
Publié par Damien Deville

 Les jardins potagers en ville, qu’ils soient familiaux, partagés ou municipaux, ont en commun leur capacité à créer du lien. Un lien qui dépasse souvent de loin le cadre du jardin et même les frontières de l’humain. Le jardin est avant tout un dialogue, qui ouvre la voie à des espaces de compréhension restés, au sein de l’urbain, pendant trop longtemps ensevelis.  Si les jardins offrent toutes sortes d’aménités sociales et environnementales, leur force réside davantage dans les rencontres qu’ils proposent : celles d’offrir un apprentissage réciproque entre les humains et la nature.


De la graine aux fruits, la passion de la rencontre

La dernière tomate du potager est un moment tant apprécié que redouté : en bouche, elle donne des arômes suaves d’une chaire tendrement sucrée au soleil de la saison, à l’odeur elle offre un doux parfum de nostalgie. La dernière tomate mangée définie l’été qui vient se terminer. Les jardins en ville sont avant tout des lieux d’apprentissage. Avec eux, c’est un enracinement profond dans les cycles de la vie, dans les cycles de l’eau et du soleil, dans le tempo des saisons que le jardinier amateur est invité à comprendre. Pendant trop longtemps, les espaces urbains -  les métropoles en premiers chefs - se sont inventés en grande partie en dehors des contingences territoriales. La grande ville appelle à un ailleurs, celui d’un monde qui s’invente par la vitesse, par les individualités et par de nouveaux processus de compétition sociale et économique. Cette accélération continue, a tendance à être ségrégative : est laissés sur le bas tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent suivre cette vitesse. L’accélération fait naitre un sentiment de mal être de plus en plus fort chez les populations urbaines : celui de ne jamais se sentir à sa place.

 

 Les jardins offrent alors, dans les interstices de la ville, par leurs géographies brisées et leurs tempos irréguliers, un havre où le lien peut définitivement se reconstruire. Un lien avec les autres jardiniers, un lien avec les passants venus observer une cabane finement bricolée, une parcelle de légumes savamment orchestrée, un lien également avec le non-humains lorsqu’une proximité au sol et aux plantes retrouvée permet de se reconnecter aux cycles de la vie. Mais davantage qu’une simple situation géographique, la proximité est une énergie. L’anthropologue Anna Tsing avance la très belle idée qu’une rencontre entre un humain et un non humain donne un résultat qui est bien supérieur à la somme des parties[1]. Autrement dit un humain et une plante, par la relation qui s’instaure entre les deux individus, font naitre une pluralité de résultats : un apprentissage commun, des ambiances, des souvenirs, une amitié interspécifique… Cette diversité de relations se ressent notamment  par la compréhension du vivant que se fera le jardinier au fil de la pratique, au point de changer régulièrement ses habitudes. Il n’est pas rare que des jardiniers, peu écologistes dans l’âme, s’orientent pourtant, quelques années après la mise en place de leur jardin, vers des techniques liées à la biodynamie et à la permaculture. Jardiner avec la lune, ne plus utiliser de produits chimiques, à ceci d’important d’inciter à dépasser le strict cadre du jardin pour comprendre les liens qui unissent les espèces entre-elles, qui unissent les plantes et le sol, qui unissent le jardin et le cosmos.

 Mais par-delà l’apprentissage, la rencontre fait naître des espaces de créativité renouvelée. Contrairement aux rues et places qui sont trop souvent de seules voies de passage, le jardin partagé est un espace public habité où chaque parcelle est en grande partie la composante de l’identité d’un jardinier. Ainsi dans les jardins familiaux du fort d’Aubervilliers, dans les jardins partagés de l’Aqueduc et de la Cité Internationale Université de Paris, il n’est pas rare de retrouver dans les parcelles des semences diversifiées : des fraises et des courges pour les plus timides, des fèves et de la menthe pour des jardiniers à origine maghrébine, un quelque peu osé bananier pour de nostalgiques antillais. Les jardins sont des refuges où chacun cultive, davantage que des plantes, sa propre personnalité.

 

Mais une personnalité n’existe-elle pas qu’à partir du moment où elle se différencie des autres ? Faire valoir une personnalité, c’est avant tout la faire connaitre. Ainsi dans les jardins partagés, chaque parcelle demande à être vue, diffusée et partagée. Les jardins urbains, aujourd’hui comme auparavant, constituent un miroir du prestige social. Si les échanges et la solidarité sont monnaie courante dans les jardins (les jardiniers s’échangent semences, conseils, connaissances en permanence) – échanges eux-mêmes encouragés par les bureaux associatifs qui cherchent sans cesse à organiser des évènements communs tout en responsabilisant à chacun à l’entretien des espaces collectifs - ils sont également des lieux de compétitions invisibles où la taille des plantes, la qualité et l’originalité des légumes, la propreté des parcelles constituent une grille hiérarchique en permanence remodelée. Ainsi un jardinier faisant preuve de beaucoup de soin et de succès dans sa parcelle, disposera d’une notoriété  particulière à l’échelle du jardin et sera considérée comme une personne ressource par ses voisins jardiniers. Finalement, dans les jardins se retrouvent les tenants et les aboutissants des codes sociétaux, la nature en plus.

 Plus important encore, dans certaines villes, des populations en situation de difficultés retournent à la terre pour répondre à leurs besoins économiques. La pratique agricole est pour eux autant un outil de résilience économique, qu’une véritable trajectoire d’émancipation. Je tiens ainsi de Baba (nom anonymisé), un jardinier rencontré dans une ville moyenne du Sud de la France, que le jardinage a été pour lui un moyen de se construire une nouvelle image depuis son entrée au chômage : avant au bistrot toute la journée, aujourd’hui à partager des pieds de menthe avec ses voisins. Pour l’image qu’il a de lui et pour l’image que les autres ont de lui, cela change tout. Le cas de Baba est loin d’être isolé, pour les populations précaires, le jardinage est à la fois un espace d’évasion contrastant autant avec les habitats HLM qu’avec un travail auparavant à la chaine jugé souvent difficile moralement et aliénant.

 

Une voie de liberté

N’y-a-t-il pas, dans les lieux cachés des villes, la fabrication d’une nouvelle intimité, d’une nouvelle liberté ? Car avoir un jardin c’est avant tout se réapproprier des espaces, des terrains non urbanisables, des interstices urbains ou encore le toit d’une copropriété, pour y porter un projet citoyen et collectif. Ce faisant, les citadins participent, à l’échelle de leur quartier, à co-construire la ville. Ils y laissent leurs traces, leurs envies, leurs histoires. Ensuite, parce que la pratique jardinière c’est en partie créer. Créer un espace par la délimitation de sa parcelle, par le dessin des différentes planches de cultures, par la construction d’une éventuelle cabane où il fait bon inviter les amis. C’est aussi créer du vivant, créer avec la terre, créer de la biodiversité en ville, grâces à des arbitrages sur les semences choisies, sur les techniques de jardinage mobilisées, sur les formes d’élevage éventuellement catalysées. Cette biodiversité retrouvée apporte des avantages à la société qui vont bien au-delà des jardiniers eux-mêmes, tels que le maintien d’espèces, la création de corridors biologiques, la lutte contre l’îlot de chaleur urbain et la pollution urbaine. 

Enfin un jardin participe à l’ambiance des milieux urbains, par l’émergence d’un esthétisme particulier, plus ou moins réussie, plus ou moins voulue. Florence Weber, dans un livre phare, « l’honneur des jardiniers » explique à quel point les codes de la beauté populaire, se retrouvent en permanence dans les jardins ouvriers de l’après seconde guerre mondiale. Les temps sont aujourd’hui différents, et pourtant les jardins manient toujours des codes esthétiques qui leur sont propres. Une beauté retrouvée qui se caractérise par la mise en place de nombreux « symboles » dans les jardins qui participent à la structuration paysagère de la ville : des plantes d’ornements, des éléments de décorations, des épouvantails fait maison, la revalorisation de nombreux matériaux pour les cultures. Autant d’éléments paysagers qui donnent à un quartier une lecture et une âme. Autant d’éléments qui permettent à la vie urbaine de s’inventer de nouveau par une expérience partagée.

 

Conclusion

Aux dires des jardiniers, le jardin c’est avant tout une sensation de liberté retrouvée. Souvent en opposition avec une vie professionnelle soumise à de nombreuses contraintes et à de nombreux processus hiérarchiques, se déploient dans les jardins, ce que le jardinier n’est pas en mesure de fabriquer ailleurs. Sur sa parcelle, le jardinier est son propre chef. Les seules contraintes qui l’influencent, sont celles du cosmos, des aléas des pluies et du soleil, rapidement pardonnées par une passion de la nature retrouvée. Dans les jardins urbains, s’écrit aujourd’hui une nouvelle  histoire, celle d’une rencontre entre les humains et la terre, entre les humains et la ville, entre les humains et la vie. Ils sont à eux seuls les catalyseurs et les moteurs d’un monde qui peut s’inventer par-delà nature et culture.

 

Article signé Damien Deville, doctorant en géographie, coprésident de l’association Ayya


[1] "le champignon de la fin du monde", éditions La découverte, 2017

 

Modéré par : Alice Dupuy

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