#17 - Les cours résilientes OASIS : une « proof of concept » à décliner sur toutes les autres politiques

Publié par Sébastien Maire

 Alors que les enjeux climatiques et sociaux commencent enfin à s’imposer dans le débat politique et social comme les priorités du siècle, la Ville de Paris a embrassé depuis 2015 un nouveau paradigme : celui de la résilience territoriale, c’est-à-dire la capacité du territoire urbain à continuer de fonctionner et de poursuivre ses objectifs de développement, indépendamment des chocs majeurs (événements météorologiques, inondations, canicules, attaques terroristes, etc.) et en réduisant dans le même temps, avec les mêmes politiques et les mêmes projets, les stress chroniques (inégalités, manque de cohésion sociale, pollutions des sols/air/eaux, migrations, etc.) auxquels il est et pourra être confronté. Ce concept n’est en réalité pas si nouveau, si l’on en croît la devise de la Ville Fluctuat Nec Mergitur[1], rendue officielle par le Baron Hausmann en 1853 mais usitée par les parisiens depuis bien plus longtemps[2].

Parmi les 35 initiatives de la première stratégie de résilience[3] votée par le Conseil de Paris en Septembre 2017, figure la transformation des près de 800 cours d’écoles et de collèges de Paris en « cours résilientes ». Après 3 pilotes livrés en 2018, puis une accélération en 2019 avec 34 cours (dont 3 collèges), la maire a demandé la généralisation du programme à toutes les réfections de cour d’école, qui est donc d’ores et déjà devenu le droit commun, avec l’objectif de les avoir adaptées en totalité d’ici 2040.

Ce projet emblématique illustre parfaitement l’intérêt et l’efficience du paradigme holistique et systématique qu’apporte la résilience urbaine à la gestion des collectivités.

En juin 2017, pour la première fois dans l’histoire de Paris, une canicule a eu lieu en temps scolaire, alors que jusque-là elles avaient lieu l’été, quand les enfants ne sont pas à l’école. Pendant 3 jours, presqu’aucun élève parisien n’a pu travailler normalement, faisant réaliser à la collectivité à quel point l’infrastructure scolaire n’était pas adaptée au dérèglement climatique, y compris les équipements « écologiques » livrés récemment et respectant parfaitement les labels BBC ou BEPOS, qui ont toujours été conçus dans l’objectif de produire de manière vertueuse du chaud en hiver, sans tenir compte suffisamment des besoins de froid en été, qui vont pourtant devenir de plus en plus importants.

Dans les cours d’écoles non ombragées, les enfants n’avaient même pas le droit de sortir pendant les récréations, car des températures de plus de 60 ° ont été mesurées au niveau des sols asphaltés des cours.  À Paris, les 80 ha de cours participent massivement de l’effet d’ilot de chaleur urbain et ne nous aident en rien à mieux gérer les eaux pluviales face au risque d’inondation, puisque le bitume est, en plus d’être à base de pétrole, d’être coulé à chaud en consommant beaucoup d’énergie et en produisant beaucoup de carbone, totalement imperméable.

Alors que Paris subit aujourd’hui en moyenne 1 à 2 jours de canicule par an, ce sont près de 30 jours par an qui sont attendus d’ici la fin du siècle, avec des températures pouvant avoisiner les 55° à l’ombre. Dans une ville bétonnée et minérale particulièrement vulnérable face à ce phénomène, le carcan patrimonial imposé par l’Etat et visant à préserver « l’image carte postale de Paris », malgré le nombre dramatique de morts à chaque vague de chaleur, freine l’adaptation et la transformation de la ville.

La collectivité, dans une logique résiliente, a donc décidé d’investir massivement dans ses infrastructures scolaires pour garantir de bonnes conditions d’éducation aux enfants, indépendamment du dérèglement climatique.

 

Qu’est-ce que le projet « Oasis » ?

Une Oasis est à la fois un lieu de fraicheur et un lieu de lien social face à l’adversité des éléments naturels, et c’est tout l’objet de ce projet qui vise en premier lieu à créer dans chaque cour d’école et de collège un îlot de fraicheur pour les élèves, à travers les éléments saillants suivants :

  • bannissement du bitume asphalté dans 100 % des cours d’écoles au profit de matériaux poreux, coulés à froid et teintables en couleur claires,
  • végétalisation massive, pleine terre et jardins pédagogiques, installation de fontaines libre-service et arrosantes au milieu de la cour,
  • réparation (autant que possible) des jeux de cour ou remplacement par des installations en matériaux bio et géo sourcés ou issus de l’économie circulaire, fabriqués localement 
  • co-construction du projet en ateliers avec les enfants, les enseignants et les parents, en en profitant pour les former à l’atténuation et l'adaptation au dérèglement climatique

 

Mais dans une logique résiliente, cela n’est pas suffisant.

Nos écoles sont occupées en moyenne environ 30 % du temps dans l’année, mais entretenues, chauffées, etc. durant toute l’année. Cet équipement public est culturellement sacralisé exclusivement pour l’éducation, alors même qu’il représente l’un des principaux lieux de rencontre et de création de lien social à l’échelle de tous les quartiers. À Paris, aucun habitant n’habite à plus de 200 m d’une école, c’est le maillage de services publics le plus dense et le plus identifié par la population. Il était donc indispensable de l’utiliser davantage, avant de créer de nouvelles politiques, de nouveaux lieux, de nouvelles dépenses publiques, comme les collectivités le font depuis tant d’années.

Le projet Oasis vise donc un deuxième objectif : l’argent public investi pour garantir de meilleures conditions d’éducation aux enfants doit servir à d’autres, et pendant les canicules, ces espaces de fraicheur seront réservés après le temps scolaire aux personnes âgées et vulnérables aux vagues de chaleur, pour préserver leur santé. Aujourd’hui la loi impose à la Ville de créer des lieux rafraichis et d’y amener les personnes âgées par taxi, pour des coûts indécents (mais il faut bien respecter « l’obligation de moyens », tant que « l’obligation de résultat » n’entre pas en compte) ; demain, chaque personne âgée parisienne aura en bas de chez elle un lieu rafraichi pendant les canicules, qui vont augmenter en fréquence, durée et intensité.

 

Même si cela constitue déjà une véritable révolution dans la gestion des écoles, dans une logique résiliente, ce n’est cependant toujours pas suffisant !

Les premiers leviers de résilience, à Paris comme ailleurs, sont le lien social, et la bienveillance vis-à-vis de son voisin ou du passant dans la rue ; ils ont en grande partie disparu dans les grandes villes. Pourtant plus une société est soudée et solidaire, plus chacun a une visibilité des vulnérabilités sociales autour de lui, plus fort est le corps social pour faire face à l’adversité et à l’imprévu. Or Paris est une des villes les plus denses du monde, et à part les parcs et jardins bondés dès la belle saison il n’existe pas de lieu pour que cette convivialité, cette cohésion s’exprime et se développe entre les habitants. Et dans le même temps, 80 ha de lieux de proximité parfaitement adaptés à recevoir du public et des enfants, dans tous les quartiers, sont complètement fermés à la population les week-ends et pendant les vacances alors qu’une grande partie n’accueille aucune activité, uniquement pour des questions de « gouvernance », entre la Ville et l’Education nationale, entre la Ville et les Directrices et Directeurs d’écoles, entre les Directrices et Directeurs d’écoles et les parents. Qui va gérer les clés ? Qui va nettoyer ? Qui est responsable de quoi ? Qui va ramasser les feuilles en automne si on plante des arbres ou tondre la pelouse si on plante de l’herbe ? etc. sont les seules questions « blocantes » qui, depuis des années, ont empêché le développement de ce type d’initiatives. Seules de réelles logiques de co-construction participative et d’implication et responsabilisation  de parties prenantes peuvent permettre de les lever, tant à l’intérieur de l’organisation municipale qu’avec les parties prenantes externes, et c’est tout l’intérêt du projet Oasis.

 

C’est certainement son ambition la plus forte : au-delà de l’enjeu climatique, le projet OASIS illustre la nécessité de changer de prisme, de changer radicalement de vision et de mode de fonctionnement, de faire évoluer aussi un certain nombre de représentations et d’us et coutumes au sein même de la fonction publique, pour répondre aux enjeux du siècle.

Sur ce sujet comme sur la plupart des actions de la stratégie de résilience de Paris, les blocages potentiels ne sont pas techniques, ils ne sont même pas financiers : ils relèvent uniquement de la difficulté des parties prenantes à partager une même vision, et de mêmes objectifs, en dépassant les logiques corporatistes. Mais quel plus bel objectif que l’avenir et le rôle de l’école pour y parvenir ?

Paris a su en grande partie les dépasser pour le moment, et exporte aujourd’hui son concept de cour Oasis dans le monde entier. Mais il est urgent de s’appuyer sur cette nouvelle façon de concevoir les politiques publiques de manière plus large, dans l’ensemble des autres domaines, car la logique pragmatique, holistique et systémique de l’approche résiliente fonctionne quel que soit l’enjeu.

Un artigle signé Sebastien Maire, Délégué Général à la Transition Ecologique et à la Résilience

 

Infographie

 

 

[1] Le bateau est battu par la tempête mais ne coule pas

[2] On évoque notamment la communauté des bateliers des Nautes, pendant l’Antiquité

[3] https://api-site-cdn.paris.fr/images/95335


Modéré par : Alice Dupuy

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