#12 - Le secteur de la construction face à sa révolution numérique

Publié par Alain Kergoat

L’innovation s’est installée comme la force centrale de nos moteurs économiques, elle est plus de que jamais valorisée comme le signe vertueux de notre modernité, est devenue l’un des marqueurs de notre époque, portée en particulier par les vagues successives des révolutions technologiques, dont la dernière, celle du numérique, promet de dépasser par son emprise et sa vitesse de propagation toutes les vagues précédentes.

Le pouvoir de transformation des innovations numériques n’est pas nouveau en soi, étant à l’œuvre dans de nombreux secteurs industriels ou de services depuis des décennies, son impact sur le grand public : consommateurs, usagers et citoyens, s’étant accéléré au tournant des années 2000, il y a près de 20 ans déjà.

Jusqu’à très récemment pourtant, le secteur de la construction en était resté pour l’essentiel à l’écart, notamment dans les phases de conception, réalisation et exploitation du bâtiment. La raison est simple à analyser : il s’agit en effet dans la rencontre entre ces deux industries (la construction et le numérique), d’un choc de culture et d’un choc de temporalité. La culture assez conservatrice d’un secteur, celui de la construction, très règlementé et financiarisé est un premier facteur.  Opérant sur des cycles longs, dont l’objet est de produire des biens avec une valeur économique prédictible, le secteur de la construction est confronté à l’arrivée du numérique, un secteur à cycles courts, voire très courts, ou l’innovation est le moteur de la croissance et de la création de valeur, avec en corollaire cette part d’incertitude et de remise en cause permanente des acquis. Bref un secteur « immobilier » face à un secteur « d’hyper mobilité », le temps long face au temps court.

Cependant y a-t-il une fatalité à ce que ces deux univers à priori si différents ne puissent s’apporter mutuellement ? Il semble que non, et ce pour trois raisons essentielles :

  • Le progrès technique, et le numérique en particulier, engendre des effets positifs de gains de productivité et le développement de nouveaux usages, donnant naissance à un processus de création de richesse assorti généralement d’une recomposition de la chaine de valeur du secteur concerné. A contrario le numérique doit s’imprégner des besoins d’un marché pour être en mesure de délivrer toute la puissance de ses innovations.
  • Les destinataires finaux des biens et services finissent toujours, lorsque ceux-ci ont de la valeur, par se réapproprier les progrès techniques qui leurs sont proposés par les professionnels du secteur, ou par d’autres acteurs externes au secteur. Ces mutations d’usages s’imposent alors progressivement comme des évidences, parfois à une vitesse qui n’était pas initialement perçue par les professionnels du secteur d’origine.
  • La troisième raison peut sembler moins intuitive mais nous défendons l’idée que dans le contexte particulier de la construction et de l’immobilier, le numérique peut avoir une contribution positive sur l’impact écologique du bâtiment. Au moment ou l’on aspire à réduire la consommation d’énergie et l’empreinte carbone de nos activités, le secteur du bâtiment a une responsabilité majeure en la matière et l’on aura besoin de la contribution du numérique pour atteindre les objectifs ambitieux qui sont visés.

Alors pourquoi a-t-on le sentiment de cette difficulté particulière du secteur, à saisir l’opportunité de cette rencontre sur les chemins de l’innovation fertile ?  Plusieurs raisons à cela, mais la principale tient à l’attitude vis-à-vis du changement, car par essence l’innovation créatrice de valeur n’est généralement pas cantonnée au prolongement de savoirs faire antérieurs. Il ne s’agit pas en effet de progrès d’incréments, mais bien d’une nouvelle manière de percevoir les choses, qui peut perturber ce faisant les ordres établis, et prendre des chemins sinueux avant de trouver sa voie. Or face à cet inconnu dont on ne maitrise pas (encore) les tenants et aboutissants, plusieurs réactions sont possibles :

  • Ignorer le phénomène en se disant que cela ne concerne pas et ne peut s’appliquer à un secteur qui a ses propres règles, contraintes et savoir-faire
  • Résister à l’arrivée des innovations en dressant des barrières techniques, administratives, commerciales … culturelles pour tout dire
  • Suivre le mouvement avec plus ou moins d’entrain en se concentrant sur la réalisation de quelques expérimentations (les fameux PoC), ou en faisant reposer l’innovation, pour l’essentiel, sur un tissu de partenariats extérieurs à l’entreprise (le startup syndrome)
  • Adopter pleinement l’innovation et en faire un vrai cheval de bataille et de réflexion stratégique pour conduire le changement en interne, tout en s’appuyant sur un écosystème d’innovation ouvert

 Les deux premières voies sont vouées à l’échec à court terme, la troisième reste un pis-aller, seule la dernière ouvre la route du progrès et du succès sur le long terme.  Mais alors de quelles promesses pour le bâtiment le numérique et les innovations qui en découlent sont-ils porteurs et comment aborder cette transition ?

 Il serait long de répondre à cette question, et certainement n’existe-t-il pas de réponse unique toute faite, mais plutôt des réponses spécifiques en fonction du contexte de l’entreprise, de ses marchés et projets, néanmoins quelques pistes peuvent être dressées pour illustrer le propos :

  •  La première qui vient à l’esprit est la contribution à la réduction de la consommation d’énergie et d’émission de gaz à effet de serre, facilitée par le pilotage plus précis des systèmes techniques au regard des usages réels et à la capacité d’auto-apprentissage et d’auto-organisation grâce à l’emploi de l’IA
  •  La seconde qui peut être mentionnée est liée à l’efficience opérationnelle en phase exploitation, découlant du suivi en temps réel des installations et de la maintenance prédictive …
  •  Une troisième piste qui se développe et bénéficie directement des possibilités offertes par le numérique est le juste dimensionnement et la qualité d’usage des espaces, en deux mots : moins de M2 pour plus de services.

 Bref le numérique transforme le bâtiment en véritable plateforme de services pour mieux répondre aux besoins évolutifs des diverses parties prenantes : gestionnaires, exploitants, occupants, contribuant ainsi à valoriser le bien sur le long terme.

 Convaincu de l’intérêt d’intégrer l’innovation numérique dans le bâtiment la question qui se pose alors est comment faire et par où commencer ? Une première réponse pourrait être de se rapprocher d’une communauté professionnelle ayant déjà posé les bases du sujet et ayant commencé à y apporter des solutions concrètes. Cette communauté existe, c’est la SBA (Smart Buildings Alliance for Smart Cities) créée en 2012 et forte aujourd’hui de plus de 300 membres, entreprises et organisations représentatives de la richesse et de la transversalité du secteur, dont l’ambition est de conjuguer transition numérique et transition énergétique au service de tous, en publiant notamment des cadres de référence, tels que R2S, coconstruits par les membres de la filière dans toute sa diversité, pour accompagner et faciliter ces transitions. Les outils existent, vous n’êtes pas seuls, il est temps d’emprunter sans crainte et avec détermination ces nouveaux chemins.

 

Un article signé Alain KERGOAT Directeur des programmes de la SBA – Cofondateur du cabinet conseil Urban Practices


Modéré par : Clément Gaillard

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