Le futur de notre agriculture sera plus sain et plus local, mais sera-t-il plus urbain ?

Publié par Julie Le Roux

Réconcilions l’évolution de nos modes de production et de consommation alimentaires avec l’aménagement durable de nos villes.

 

L’évolution de nos modes de production et de consommation alimentaires interroge l’aménagement de nos villes

 

Notre alimentation joue un rôle central en matière de qualité de notre santé et de notre environnement. Surpoids, diabète, obésité, maladies cardiovasculaires sont les maux d’une alimentation peu saine, due en partie à l’accélération de notre rythme de vie et responsable de 15% de la mortalité en France [1]. Les impacts négatifs de nos modes de production agricole et de consommation alimentaire sur l’environnement sont aussi majeurs : détérioration des sols et de la biodiversité, pollution des eaux, gaspillage alimentaire, forte empreinte carbone...

Il nous faut développer une alimentation plus saine et durable mieux connectée aux territoires. C’est d’ailleurs le sens de la loi Alimentation récemment publiée qui appuie le développement de l’agroécologie, de la permaculture et des circuits-courts, notamment en demandant à la restauration collective publique de s’approvisionner localement, en produits sains et bio au minimum à 50%. En Île-de-France, 90% des produits consommés sont importés : il va nous falloir relocaliser les circuits de production et de consommation. L’éducation nutritionnelle doit aussi se renforcer pour promouvoir la consommation de fruits et légumes de saison, cueillis à maturité et riches en nutriments. De nombreux changements vont affecter notre alimentation et notre agriculture et ces évolutions vont nous porter à réfléchir de manière plus globale à l’aménagement des territoires en lien avec leurs transitions écologiques et solidaires.

Nos villes demain devront être plus inclusives, plus résilientes, mieux adaptées aux changements climatiques, bas carbone et plus saines. D’ici 2050, 75% de la population mondiale sera urbaine, 75% des repas seront donc servis en ville [3]. Repenser l’aménagement des villes pour faire face à cette pression démographique de manière durable et responsable n’est pas chose aisée. Pour un citoyen vivant dans un quartier neuf, efficace en énergie et alimenté en énergie renouvelable, la moitié de son impact carbone est dû à son alimentation. Il n’est plus possible de penser le futur de zones urbaines bas carbone et le futur de l’alimentation de façon distincte. Le lien entre lieux de production agricole et lieux de consommation alimentaire est trop distendu. L’aménagement urbain doit remettre au cœur de ses préoccupations sa connexion avec l’agriculture et l’alimentation, pour accompagner l’évolution de nos modes de consommation et d’approvisionnement, et répondre aux défis de santé et d’environnement, en rendant nos villes plus potagères.

 

L’agriculture urbaine : une solution au sein d’un mix plus large de nouvelles pratiques agricoles

 

L’agriculture urbaine connait un regain d’intérêt pour répondre aux problèmes d’alimentation des villes. Si elle a beaucoup de vertus, elle ne permettra pas de nourrir toute une population urbaine. D’après une étude de Earth’s Future [4], la surface disponible pour cultiver dans les villes ne permettrait de produire que près de 3% de nos besoins alimentaires en végétaux au niveau mondial, ce potentiel s’élevant à près de 10% à Paris, un peu au-dessus de cette moyenne mondiale [5].

La même appellation d’agriculture urbaine recouvre des pratiques variées : intra ou péri-urbaine, en extérieur ou en intérieur, via des productions végétales et/ou animales, avec des technologies et des substrats de culture variés (terre, eau ou air), commercialisée dans des marchés ou des restaurants, exploitée par des associations, des riverains ou des entreprises privées... Cette polymorphie d’agricultures urbaines ne fait pas que produire des aliments locaux, elle offre de très nombreux services dits « écosystémiques » et sociaux à la ville : inclusion de personnes marginalisées dans des jardins d’insertion, lutte contre les ilots de chaleur grâce à ces espaces verts et limitation de l’imperméabilisation des sols… L’un des principaux bénéfices de l’agriculture urbaine, est aussi de reconnecter le citadin à la nature, de le sensibiliser à des « vitrines » de modes de productions et consommations plus durables. Cela l’éduque à la nécessité de s’approvisionner plus localement, en circuits-courts et de modifier son régime alimentaire en optant pour des produits frais, peu transformés et variés.

L’agriculture urbaine a un rôle décisif à jouer dans le futur de nos villes mais la juste estimation de ses bénéfices doit aller au-delà d’une simple comptabilité des tonnes d’aliments qu’elle produira, en valorisant l’ensemble des services sociétaux et écosystémiques qu’elle rend.

 

Un modèle économique et des services écosystémiques à renforcer pour pérenniser les systèmes d’exploitation agricoles urbains.

 

A ce jour, l’agriculture urbaine peine à trouver un modèle économique qui soit rentable en tant que tel. Nombre de projets subsistent grâce aux subventions ou au bénévolat. Des pratiques d’agriculture urbaine rentables sont possibles dans le cas d’exploitation de grandes surfaces (plusieurs milliers de m2) comme en témoigne la ferme d’aquaponie BIGH en Belgique ou Lufa à Montréal. Mais le développement de ce type d’exploitations atteindra des limites car les surfaces disponibles en ville d’un seul tenant de cette taille sont rares. D’autres exploitations diversifient leurs activités pour augmenter leurs revenus, en proposant des services tels que des visites pédagogiques et des ateliers de récolte. Mais la rentabilité du modèle économique repose aussi, sur l’acceptation d’un certain surcoût de la part du consommateur, pour l’accès à des produits sains, de saison et locaux.

Prendre en compte les bénéfices sociaux et environnementaux indirects de l’agriculture urbaine en changerait nettement les comptes d’exploitations. D’après l’étude publiée par Earth’s Future, les services écosystémiques rendus par l’agriculture urbaine pourraient faire économiser entre 75 et 150 milliards d’euros par an, rien qu’en réduction des besoins logistiques et de consommation d’énergie, rafraichissement de l’air, isolation des bâtiments, dépollution. Une juste rémunération de ces services rendus à la collectivité, changerait la réalité économique des projets. Mieux évaluer les externalités des interactions entre ces exploitations et le métabolisme urbain permettraient de mieux guider les décisions d’aménagement : quels types d’agriculture urbaine développer, à quelle échelle, pour quels coûts et quels bénéfices ?

 

Une agriculture urbaine protéiforme à développer selon les caractéristiques propres des villes pour les aider à se réinventer

 

L’agriculture urbaine est un ensemble de solutions à mettre en place selon les caractéristiques et problématiques propres d’un tissu urbain. Une ville souffrant de problèmes forts d’inclusion, aura davantage besoin de jardins partagés et de jardins d’insertions. Une ville très artificialisée priorisera le développement d’exploitations sur toits, ou dans les friches et interstices urbaines. Si à la pression foncière, s’ajoutent des problèmes d’autonomie alimentaire, développer des fermes verticales peut s’avérer pertinent. C’est le cas au Japon où l’on dénombre près de 200 fermes verticales hydroponiques. Dans des pays du sud où la sécheresse et l’accès à l’eau posent problèmes, développer des systèmes en containers avec une production en hydroponie, à l’efficacité hydrique très élevée, peut faire beaucoup de sens.

L’agriculture urbaine n’est pas qu’un sujet de rêve de bourgeois bohèmes. Comme souvent, ce sont dans des contextes très contraints que se développent les projets les plus remarquables, car la faim justifie la créativité dans les moyens. L’autarcie prolongée de Cuba, pendant l’embargo américain, a vu les habitants déployer des trésors d’ingéniosité pour auto-subvenir à leurs besoins alimentaires dans les villes. La ville de Détroit a aussi dû innover, dans un autre contexte de déclin démographique, de chômage élevé, de pauvreté et d’un accès complexe à une alimentation abordable lié la fermeture d’un grand nombre de supermarchés. Par nécessité, les habitants ont alors commencé à cultiver eux même des potagers urbains. Aujourd’hui l’agriculture urbaine permet de produire 200 tonnes de nourriture par an sur le territoire. Les bénéfices y sont considérables : accès à une nourriture abordable, développement d’une économie locale par la création de marchés paysans, renforcement de la résilience du territoire par la dépollution des sols, meilleure gestion de l’eau et réduction des gaz à effet de serre. L’agriculture urbaine peut servir de levier pour redynamiser un territoire en déshérence économique et lutter contre des déserts alimentaires. Possiblement une piste à étudier pour redynamiser des villes moyennes françaises où le taux de vacance des logements dépasse parfois les 15% [6] et où le développement d’emplois centrés vers un retour à la nature et des métiers « terre à terre » pourrait attirer de nouveaux habitants.

 

Une gouvernance territoriale alimentaire et urbanistique à imaginer pour accélérer le changement d’échelle de l’agriculture urbaine.

 

Avoir une vision pertinente des besoins d’un territoire, nécessite de regarder au-delà du périphérique et des lotissements pour s’intéresser aux campagnes environnantes. Nous devons repenser la segmentation classique ville – campagne pour valoriser les cultures déjà produites en couronnes extérieures par des agriculteurs en circuits-courts et adapter les productions « intra-muros » de façon complémentaire.

Rapprocher nos villes de nos campagnes permettrait d’interconnecter différents projets d’agricultures urbaines et péri-urbaines et d’identifier des synergies potentielles entre ces acteurs. Espérons que demain des synergies se développeront entre ces projets, grâce à une vision écosystémique alimentaire et urbanistique plus intégrée sur les territoires. Des mutualisations d’outils de logistiques ou de distribution allégeraient leurs dépenses et feraient gagner en compétitivité ces exploitations. Ces mutualisations pourraient s’étendre au développement de nouveaux services énergétiques, comme la production de biogaz par l’installation de micro-unités de méthanisation ou la vente d’énergie produite par certaines fermes urbaines équipées de panneaux solaires.

Développer de telles synergies nécessite une vision globale et cohérente et requiert de repenser la gouvernance alimentaire et urbanistique territoriale. Comment piloter et promouvoir des projets aux impacts sociaux, sanitaires, alimentaires, pédagogiques, urbanistiques, logistique et hydrologique ? Cela nécessitera des coopérations entre de nombreux services des collectivités, différentes entités administratives et beaucoup de parties prenantes. Trouver la juste place à donner à l’agriculture urbaine, et arbitrer d’éventuels conflits d’usages nécessite des choix politiques : faire un parc avec des jeux pour enfants ou une ferme urbaine ? Installer des panneaux solaires ou des serres sur un toit ? ou tout faire à la fois ?

Demain, nos villes vont devenir plus comestibles, et cela sans besoin de construire des maisons en pain d’épice comme la sorcière de Hansel et Gretel, c’est une perspective alléchante. Pour construire les villes résilientes et régénératives de demain, il ne nous faudra pas que des briques et du mortier, mais aussi du compost et des fourches. Urbanistes, élus, promoteurs, bailleurs, foncières, supermarchés, restaurateurs, agriculteurs : mettons-nous à table pour l’organiser !

 

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[1] : https://www.environnement-magazine.fr/territoires/article/2018/12/18/122237/alimentation-nouvel-enjeu-developpement-durable-pour-les-territoires

[2] : LOI n° 2018-938 du 30 octobre 2018 pour l'équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous [en ligne : https://www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2018/10/30/AGRX1736303L/jo/texte]

[3] : http://www.undp.org/content/undp/fr/home/sustainable-development-goals/goal-11-sustainable-cities-and-communities.html

[4] : N. Clinton, M. Stuhlmacher (2018), «A Global Geospatial Ecosystem Services Estimate of Urban Agriculture», Earth’s Future [en ligne : https://agupubs.onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/2017EF000536]

[5] : Aubry C., Consalès J.-N. (2014), « L’agriculture urbaine en question : épiphénomène ou révolution lente ? », Espaces et sociétés, 2014(3), n°158, 119-131.

[6] : https://www.fnaim.fr/communiquepresse/1664/10-logements-non-occupes-le-probleme-s-aggrave-dans-les-villes-moyennes-et-petites-.htm

 Un article de Sébastien Delpont, Julie Leroux et Virginie Bernois de Greenflex


Modéré par : Alice Dupuy

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