L'Intelligence Artificielle, exigence sociétale ?

 Dossier IA  bâtiment  construction  aménagement  conception  réalisation  montage  exploitation

Le secteur du bâtiment, de la construction et de l’aménagement est une activité dont les procédures sont structurées sur des temps et des champs qui n’appartiennent qu’à lui. L’introduction de l’Intelligence Artificielle doit être regardée de ce point de vue.

Dans l’état actuel des réflexions, son impact sur chacune des quatre phases schématiques des cycles de vie des constructions – montage, conception, réalisation, exploitation-maintenance -, se présente très différemment.

Pour toutes, limiter l’IA à une approche locale, d’une opération, d’un bâtiment, isolés, a peu de sens, ne relève que de logiciels spécialisés, soit d’algorithmes plus ou moins fermés. L’IA inscrit obligatoirement le secteur dans une approche globale, à la fois plus macro-économique, où l’apport de chaque élément, acteur, donnée… est valorisé bien au-delà de l’objet traité, et plus fluide, plus immédiate, raccourcissant considérablement les temps traditionnels des opérations. Ainsi, et par exemple : 

  • En phase montage

À terme, une IA pourra proposer rapidement des arbitrages sur des scenarii intégrant finement une modélisation des objectifs politiques des collectivités, des données sociales (équilibre de populations, répartition des commerces), environnementales (impact climatique à différentes échelles, bilan carbone étendu, confort d’usage), économiques (clientèles, prix de sortie, présence locale et capacité des corps de métiers pour l’exploitation), ainsi que de la faisabilité des travaux (type de dévolution préférentiel, contraintes physiques…), du potentiel de nuisances (chantier), des modalités d’association des parties prenantes, etc.

  • En phase conception

La révolution de l’IA est déjà en cours de préparation ou prévue chez les principaux éditeurs de logiciels : à partir du recueil des projets développés avec leurs logiciels, ils font effectuer par une IA une analyse et un traitement fonctionnels et techniques qui leur permettra à terme de proposer des projets de bâtiments pré-aboutis, règlementairement conformes, techniquement sûrs, humainement, écologiquement et financièrement soutenables, en ne saisissant sur une base de données en ligne que quelques grandes indications données par les maîtres d’ouvrages indiquant le budget, la typologie architecturale, les fonctions et les services attendus.

  • En phase réalisation

L’apport de l’IA se fera à la fois sur le chantier, par un pilotage en temps réel de la coordination et de nombreux robots, mais aussi à une échelle plus grande, par un calendrier minuté des approvisionnements en interaction avec les données transmises à chaque instant par les fournisseurs, la maîtrise des risques et la gestion, anticipée ou de crise, des aléas, par exemple en cas de mouvement social, de non-conformité de matériaux… Il est très probable que des nouveaux métiers, tel un service marchand d’optimisation régionale d’approvisionnement des chantiers apparaîtront. On peut également prévoir un développement important des systèmes et des modalités de communication avec les tiers, les parties prenantes, riverains, collectivités…

  • En phase exploitation

L’IA prendra ici toute sa dimension, en faisant de l’immeuble, de l’ouvrage, de l’îlot, des objets connectés dans de interactivités complexes, à la fois fournisseur et consommateur de données où l’optimisation de chaque élément – humain comme physique – pourra être pris en compte (sous contrôle ?) à grande échelle dans un souci sociétal collectif, protecteur, écologique et responsable de bien-être, de confort, de durabilité, d’économie, de sécurité…  

Renoncer à l’IA ?

La perspective est évidemment orwellienne, mais quelles sont les alternatives pour arriver à concrétiser les aspirations de nos sociétés en dehors du transfert d’une partie de nos tâches à des IA ?

Quelles alternatives s’offrent à nous, dès lors que l’acceptation du risque ne fait plus partie du vocabulaire de notre société ? Qu’elle est progressivement remplacée par la recherche de la sécurité qu’offre la dépendance, avec son corolaire de flots de normes, de règlements, de contraintes, de rigidités, et donc de coûts sans cesse croissants à financer ?

Quelles alternatives s’offrent à nous dès lors que les solutions, la satisfaction des attentes, sont dorénavant exigées dans l’instant, que tout délai est de moins en moins bien supportés par la population, quand les périodes d’analyse, de réflexion, de concertation, les temps de mise en œuvre, de jugement des conflits, qui caractérisent nos professions, s’allongent ?

Quelles alternatives s’offrent à nous quand la complexité des opérations et les exigences du développement durable (dont la traçabilité, les contrôles, les certifications…) mobilisent toujours plus de compétences, nombreuses et onéreuses, qui pèsent sur les capacités à satisfaire les besoins de la société en termes de logements, d’équipements, d’infrastructures ?

A chacune de ces interrogations, l’IA peut apporter des solutions par sa capacité à traiter dans des temps réduits une masse considérable de données interdépendantes, de proposer un panel de scenarii et des projets clé-en-main, et donc d’être un support réactif aux très nombreuses concertations dorénavant souhaitées. Qui aujourd’hui s’engagerait activement pour priver ses administrés, ses clients, son voisinage, de ses bénéfices ?

Cerise sur le neurone, elle pourrait permettre à tous les échelons de la société de transférer en partie, voire d’évacuer totalement, des responsabilités individuelles de décideur, d’acteur ou d’usager vers des structures extérieures, entreprises, collectivités, associations…, du fait de leur statut de clientes des producteurs ou des exploitants d’IA.

Certes, le passage à l’IA apportera de profonds et sévères bouleversements personnels pour un grand nombre, mais ces coûts sociaux ponctuels ne seront-t-ils pas insidieusement préférés au renoncement aux aspirations et aux choix profonds de la société ?

Dernière question : la recherche collective de sécurité et de non-responsabilité permet-elle d’imaginer que la mise en œuvre des IA dans nos métiers puisse échapper à leur encadrement par une cohorte de textes, de Lois, de règlements, de normes, de certifications, de mesures contraignantes et plus ou moins cohérentes, de compromis de toutes sortes, qui profiteront plus à la judiciarisation dans nos activités qu’à la qualité de nos réalisations… ? 

Article signé par Patrick Delaporte Arnal, associé co-gérant de Softloft Management – Administrateur de CINOV Normandie, membre du GT BIM interprofessionnel de CINOV

©Vaksmanv

Modéré par : Nadège Rigaudeau

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