#9 Entretien avec Marika Frenette sur les stratégies de changement des villes et territoires

Publié par Marika FRENETTE

« Il faut changer notre stratégie, mettre en avant l’invisible même s’il est moins beau, plus ingrat » ne cesse de répéter Marika Frenette de Wigwam. Voici un entretien qui nous amène à repenser notre approche du changement que ce soit pour l’utilisateur ou le bâtiment.

Quelle est votre analyse des grands défis que doivent relever la construction et l’urbanisme en France ?

Je vais vous répondre avec mon regard d’étrangère qui travaille ici depuis de nombreuses années. Je crois que la France, et l’Europe en général, sont très en avance sur certains points. Je pense notamment à l’efficacité énergétique, le bilan carbone ou les maisons passives. Des solutions performantes existent, des méthodes de travail collectives aussi pour les mettre en oeuvre.

J’ai néanmoins le sentiment que l’on va trop vite dans les processus et qu’il faut y réinjecter un peu d’humain. En voulant mettre à tout prix l’usager au centre, on oublie souvent une chose fondamentale : l’humain n’est pas seulement un usager. C’est aussi quelqu’un qui a une approche sociale, philosophique, sensorielle, voire spirituelle du monde, et, donc, des bâtiments et des aménagements qui l’entourent. Nous construisons de beaux objets, mais il faut aussi s’interroger sur leur sens.

Je pense que c’est pour cela que depuis dix ans on s’agite beaucoup, avec de beaux résultats, mais aussi des erreurs répétées ou des besoins et envies non assouvies. On oublie souvent de se poser 5 minutes, de réfléchir au-delà de ce que notre regard de professionnel est capable d’analyser. Nous croyons aussi avoir passé une grande étape en faisant bouger les choses et en commençant à travailler collectivement. Mais est-on vraiment dans des démarches collectives ? Construire collectivement un édifice, ce n’est pas seulement réunir des techniciens, ingénieurs et architectes autour d’une table.

 

Quels constats vous amènent à tirer ce bilan contrasté ?

Au travers des 12 années qui se sont écoulées depuis la création de Wigwam, mon bureau d’études, je tourne souvent autour de 5 ou 6 problématiques récurrentes :

  • Sur la question environnementale, nous sommes victimes d’un phénomène qui oscille entre technosalvation et manque d’innovations économiques pour rendre pérennes les bonnes idées. Plein de solutions techniques apparaissent, on sait faire du passif, réhabiliter tous types de bâtiments. Néanmoins, ce que le technicien initie, le modèle économique ne peut l’accompagner par manque d’innovation. Cela évolue, mais la conception et l’utilisation sont encore trop séparées. Dit autrement, celui qui investit ne connait pas assez les besoins de celui qui maintient. Il manque aussi des montages financiers permettant au plus grand nombre de construire durable. Cela débute en France avec des initiatives comme celle mise en place par les OFS (organismes de foncier solidaire) qui permet de dé-corréler valeur du bâti et valeur du foncier. Il faut peut-être regarder davantage à l’extérieur pour accélérer les choses. Il y a des initiatives intéressantes aux Etats-Unis, comme les Green Loan, où les charges liées aux performances environnementales sont lissées sur la période d’amortissement.
  • Ensuite, on voit que les soucis débutent dès la commande des bâtiments. La maîtrise d’ouvrage est fondamentale pour qu’un bâtiment soit ambitieux du point de vue environnemental et, surtout, réponde aux vraies problématiques. Il y a par exemple beaucoup de MOA publiques qui sont volontaires, mais n’ont pas forcément la capacité de comprendre tous les enjeux. Faire du neuf extrêmement performant n’est pas forcément le bon choix quand on peut réutiliser ou mutualiser des usages. Il en va de même lorsque l’on décide de construire un écoquartier sur des terres agricoles exploitées.
  • Il y aussi le fait que l’innovation sociale et l’intelligence collective sont des termes à la mode. On l’écrit sur des plaquettes, on met en place des processus, mais cela reste souvent superficiel. La raison en est relativement simple. Un technicien qui traite partiellement son sujet et dimensionne mal une structure, cela aura des conséquences potentiellement dramatiques, avec ce que cela implique en termes de responsabilités. Sur le social, il est plus difficile de tirer des conclusions. Le bâtiment et l’urbanisme ont quinze ans de retard lorsqu’ils abordent la "user expérience" par rapport à l’industrie. C’est dommage, car il existe des méthodes qui ont fait leurs preuves.
  • Enfin, et cela recoupe la difficulté à aborder l’innovation sociale et l’intelligence collective en France, je crois qu’ici l’Etat providence a apporté une vraie organisation pyramidale, avec des spécialistes qui « savent ». Cela se traduit dans l’approche des besoins de l’usager, mais a aussi des conséquences sur le renouvellement générationnel. Je suis convaincue que les jeunes générations doivent avoir davantage de place. Au-delà du fait que ce sont elles qui vont vivre au sein de ce que l’on construit, elles ont souvent vécu à l’étranger ou sont en couple avec des personnes d’origine étrangère. Cela favorise la réflexion à l’heure d’aborder un problème et permet de se rendre compte que la France n’est pas une île isolée, que de formidables solutions y sont produites, mais que cela est aussi vrai ailleurs.
  • Il y a néanmoins un bémol avec les jeunes générations. Si je vois une vraie envie de changer les choses, qui me rappelle ce que nous vivions au Québec il y a trente ans, je constate aussi que cela reste fragile du fait des formations dispensées. Bien souvent, se former à l’environnement reste un sujet à part dans les études. Le changement climatique n’est pas une évidence, mais un enseignement complémentaire, voire optionnel.

Quelles sont pour vous les bonnes manières d’aborder les enjeux ?

Comme je le disais, beaucoup de choses sont déjà en place. On se trompe simplement sur quelques notions fondamentales. Je pense notamment à la mise en avant beaucoup trop importante du neuf. Il est souvent considéré comme la stratégie numéro un à mettre en place, alors qu’il arrive bien plus loin dans les étapes d’analyse d’un problème. Bien qu’il soit séduisant et facile à mettre en avant dans les magazines ou les plaquettes, il ne doit être que l’ultime recours. On doit avant tout :

  • 1. Repenser, rethink en anglais, c’est-à-dire poser le crayon et la calculette et se poser la première question : est-ce bien nécessaire de reconstruire ou d’étendre.
  • 2. Réduire, reduce. Le plus beau des labels, c’est de réduire, voire de ne pas construire. Par exemple, pourquoi dépenser beaucoup pour faire de l’excellence dans le neuf, la rénovation ou l’extension, alors que l’on pourrait faire un peu moins bien, mais beaucoup plus efficace en bilan carbone en mutualisant les usages? C’est souvent possible entre les écoles et les centres de loisirs. Cela existe, il suffit de penser au bon mobilier, de connaitre les rythmes d’occupation, etc.
  • 3. Réutiliser, reuse, c’est la notion de cradle to cradle très en vogue dans les pays nordiques et l’Amérique du nord. C’est moins glorieux, pas toujours très beau, mais avec de l’ingéniosité on peut réutiliser des choses déjà en place. La limite, c’est l’absence de filière actuellement en France. On a ainsi pris 15 ans de retard sur le sujet.
  • 4. Recycler. C’est en train de se mettre en place, mais les obstacles sont nombreux et l’absence de filière est encore une fois préjudiciable.
  • 5. Utiliser le renouvelable. C’est à ce niveau seulement que viennent les biosourcés. Car s’ils sont séduisants, il faut tout de même qu’ils poussent, qu’on leur dégage de l’espace pour cela ou qu’ils soient transformés.
  • 6. Construire du neuf avec toutes les technologies identifiées comme « propres ».

La base du problème, c’est qu’aujourd’hui les cinq premières étapes sont, au mieux, partiellement invisibles. Il faut changer notre stratégie, mettre en avant l’invisible même s’il est moins beau, plus ingrat et que des filières sont à construire.

 

Pouvez-vous nous expliquer ce qui singularise votre approche ?

Mon approche est d’intégrer davantage l’utilisateur final et de prendre en compte plus profondément la question de l’humain. Cela nous fait travailler autrement et repenser les problématiques. Il faut arrêter de penser que celles-ci sont compliquées. Là, un expert peut le faire seul, comme dimensionner une ventilation par exemple. Les problèmes que nous traitons sont en réalité complexes, car tout est lié et on a besoin de plusieurs interlocuteurs et d’une multitude de données souvent non collectées ou oubliées pour les résoudre.

L’intelligence collective ne résoudra pas tout, il faut l’utiliser à bon escient sur les sujets complexes. Un enjeu majeur est donc d’identifier ce qui est complexe et ne pas se perdre en réunions sur des choses compliquées. Je pense notamment à certaines initiatives, où l’on fait venir des citoyens sur une future place pour leur demander ce dont ils ont besoin, et on en arrive souvent à la conclusion qu’il faut des bancs et des arbres. Cela n’est pas de la complexité, c’est la base, les bonnes questions à se poser et ce que l’humain peut nous apporter comme information va au-delà, sur l’usage, la mémoire collective du lieu, sa perception, les flux, etc.

Je pense à l’une de nos interventions à Nîmes. La municipalité souhaitait anticiper l’école de demain et avait identifié deux axes de travail :

  • Le fait que les dernières écoles construites à neuf et performantes énergétiquement posaient des problèmes de maintenance.
  • La nécessaire adaptation des écoles aux nouveaux rythmes scolaires. Notamment si cela allait déboucher sur la création de nouveaux espaces dans les locaux.

Pour nous ces axes étaient compliqués. Quand on a vu le tissu social, les lieux et les interrogations, on s’est rendu compte qu’il y avait des choses complexes, notamment des attentes vis-à-vis de l’école en ce qu’elle représente, sur sa place au quotidien et sur les lieux où elle se déroule, avec des personnes impactées qui n’osaient pas forcément s’exprimer. On a ainsi réuni une cinquantaine de personnes de six services. Au côté des informaticiens, des urbanistes, des affaires sociales ou des agents d’entretien, il y avait aussi des parents d’élèves. On a confronté nos hypothèses de départ, on a pu travailler sur le sens profond de l’école et sa place. Il y a eu des réflexions sur comment faire rentrer les familles dans l’école, sur la valeur de la sensibilisation à l’environnement dans les classes, alors que la technique ne laisse plus forcément les enfants gérer la ventilation en ouvrant les fenêtres ou fermer un robinet, sur l’importance d’un store qui ne tombe pas en panne, mais peut-être celle plus grande encore d’espaces partagés entre l’école et le centre de loisir pour donner une porte d’entrée aux parents dans l’école via un autre usage des locaux, etc.

 

Peu de gens travaillent comme vous en France, pourquoi ?

Notre approche est spécifique en France, mais en réalité elle est répandue en Scandinavie et en Amérique du Nord. Là-bas, notre métier est très valorisé. Cela fait environ 40 ans que les travaux de Jane Jacobs ou Jan Gehl nourrissent les réflexions et permettent de former des professionnels. Le champ des compétences est vaste : on réalise des marches urbaines pour mener un pré-diagnostic des enjeux d’une intervention, on fait du place making, du design thinking, du processus de conception intégré, etc. Pour résumer très simplement la méthode de travail, on peut dire que nous intervenons dès le début du projet, afin de poser les bonnes questions. Comme je vous le disais, le neuf, l’extension, le recours aux biosourcés, ce ne doit pas être évident et décidé en amont.

L’idée de la démarche, c’est d’écouter tout le monde, mais aussi d’être plus humble en laissant de côté notre posture du professionnel sachant. Un problème complexe ne peut être résolu par un seul regard, personne n’est en mesure d’embrasser l’ensemble des problématiques spontanément. Le risque est d’avoir la solution avant d’écouter. Je prends souvent l’image d’une piscine. Le bassin serait là où nagent les spécialistes, et le public qui observe, le facteur humain qui va utiliser les installations. Entre spécialistes, on peut, soit faire une compétition dans des lignes d’eau séparées, soit faire de la natation synchronisée. Mais quand bien même on arrive à ce résultat, le public continue d’observer. Certaines démarches d’intelligence collective se bornent à lui construire un bassin à lui et à faire des échanges de connaissances entre ces deux groupes de travail séparés. Le but selon nous, c’est que tout le monde nage dans le même bassin pour comprendre collectivement les besoins. Nous devons travailler ensemble, sur des défis que l’on a identifiés ensemble.

Afin d’arriver à un résultat concret, cela demande cependant des outils, des professionnels formés qui sont capables d’accompagner la réflexion et de proposer les bons diagnostics. Je veux prendre juste un exemple pour terminer. L’une des compétences indispensables est de savoir gérer l’intelligence collective. Avant de faire du collectif, il faut analyser la situation, voir ce qu’individuellement on peut apporter, mais sans avoir des solutions déjà préconçues. La frontière est ténue et c’est en ça que notre rôle est important.

Propos recueillis par Clément Gaillard - Construction21

Photo by Nolan Issac on Unsplash
 
L'AGENDA :

Retrouvez Marika Frenette lors de Cities to Be en plénière d’ouverture "L'Humain à la rescousse de la construction durable" le jeudi 12 septembre à Angers.

Et aussi pour l’atelier "Le participatif moteur d'un aménagement de qualité et durable" jeudi 12 septembre à 14h00   



Modéré par : Alice Dupuy

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