#25 - Economie circulaire et super cyclage

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Publié par Fédération CINOV

L’économie circulaire est un modèle qui propose une vision systémique d’un territoire et de ses enjeux économiques, environnementaux et sociaux, et qui se fixe pour objectif de produire des biens et services tout en limitant fortement la consommation de matières premières et d’énergies non renouvelables.

Modèle linéaire versus modèle circulaire

Ce modèle a pour effet de corriger les externalités négatives (pollution, émission de gaz à effet de serre etc.) de l’économie traditionnelle, dont le schéma est linéaire : extraction, production d’un bien, utilisation, (avec parfois une maintenance pour prolonger les fonctions d’usage), puis fin de vie et production de déchets. Dans ce modèle linéaire, les déchets produits sont destinés à l’enfouissement ou à l’incinération, au mieux avec récupération de chaleur. Dans le modèle de l’économie circulaire, les déchets sont au contraire considérés comme des ressources locales destinées à être réintégrées à des processus du territoire.

En effet, la nature intrinsèque d’un objet ou d’une matière n’est pas modifiée par le passage au statut de déchet : la matière conserve ses propriétés, l’objet peut même être encore fonctionnel et posséder la plupart de ses qualités (notamment sensorielles) et de ses valeurs (d’origine, d’auteur, historique (Cf. Riegl)), y compris en en ayant produit durant son utilisation, en valeur d’historicité[1], par exemple). L’incinération et l’enfouissement des déchets sont donc des procédés qui détruisent de la qualité et de la valeur, alors que celles-ci pourraient être extraites au maximum du potentiel de la matière, ce qui est l’objectif d’une démarche d’économie circulaire, voire procéder d’une augmentation de ses qualités et valeurs dans cette deuxième vie, ce qui est l’ambition du super cyclage[2].

Des emplois hautement qualifiés

La mise au point d’une boucle d’économie circulaire requiert une approche créative et innovante, qui s’appuie sur des expertises, notamment en ingénierie des matériaux, en logistique, et en design et éco conception. L’innovation est donc au cœur de cette approche, qui requiert aussi une réflexion sur les modèles d’affaires, l’invention de nouveaux procédés et la mise au point de nouvelles matières, appelées éco matériaux quand ils intègrent une part de matière usagée : contrairement à une idée reçue, l’économie circulaire crée des emplois hautement qualifiés. De plus, au niveau de l’économie, elle permet de développer des activités nouvelles, de renforcer des filières existantes sur le territoire, et de créer des emplois locaux non délocalisables. Elle crée des synergies et des boucles de matières locales qui rendent les entreprises plus compétitives et résilientes, notamment face aux variations des coûts de certaines matières premières vierges.

Cycle biologique, cycle technique, et cycle immatériel

Il existe différentes théories de l’économie circulaire. L’une des plus intéressantes est celle qui est issue des travaux de la fondation Ellen Mc Arthur, dont le but est de créer une économie qui, par les approches en design, restaure et régénère l’environnement. Pour cela, elle se fonde sur une modélisation des flux de matières selon deux cycles, le cycle des matériaux biologiques et le cycle des matériaux techniques.

 

Source : Helen Mc Arthur Foundation : Réadaptation Néo-Eco

 

Dans ce modèle, les nutriments biologiques sont réintégrés aux cycles biologiques naturels, et les nutriments techniques sont réintégrés dans des cycles techniques.

Cependant, il existe un autre cycle qui n’est pas représenté ici ni dans la plupart des modèles d’économie circulaire, le cyclage des significations et plus généralement des qualités et valeurs de biens immatériels pour lesquels une intelligence est à leur origine. Il s’agit d’un cycle qui concerne le rapport que nous avons en tant qu’être humain à la matière et à son pouvoir évocateur et narratif (Cf. Valeur d’historicité note 1) : une pierre sculptée, ce n’est pas la même chose qu’un gravat, même si la pierre et le gravat sont constitués de matériaux identiques.

L’objet déchu, une ressource ?

En premier lieu, c’est bien l’être humain qui qualifie une matière de déchet. Le déchet est un concept qui n’existe pas dans la nature. La notion de déchet a été forgée par les communautés humaines pour désigner ce dont elles souhaitaient se débarrasser, pour désigner les objets « déchus » : le déchet est une notion culturelle. Or le déchet a une image fortement négative, et cela peut constituer une difficulté pour l’acceptabilité d’un projet d’économie circulaire. Le concept de déchet se fonde dans l’intention de celui qui possède la substance ou le déchet, puisque juridiquement le déchet est « toute substance ou tout objet, ou plus généralement tout bien meuble, dont le détenteur se défait ou dont il a l’intention ou l’obligation de se défaire ». Le mot « déchet » est donc performatif : quand je dis que ceci est un déchet, il le devient effectivement, alors que l’instant d’avant c’était un téléphone par exemple, ou une porte : en bref, une ressource. La poubelle et la benne y participent et c’est tout ce mécanisme de dévalorisation qu’il faut faire évoluer. Cela implique de changer les perceptions et les états d’esprit autour de ce qui fait et se construit comme déchet, pour le « voir » autrement. De tels changements prennent du temps car ils concernent des représentations profondément ancrées en préjugés dans les esprits. Mais il s’agit là d’un préalable à un changement des pratiques à grande échelle.

Si le mot même de « déchet » véhicule des connotations négatives associé à celui de « poubelle », dans la phrase : « je jette ce déchet dans une poubelle », le remplacement par un autre mot à résonnance positive, par exemple « matière usagée, de seconde main » ou encore « ressource », a immédiatement des effets extrêmement positifs sur les esprits, à partir desquels il est plus facile d’engager l’action.

Matière physique et matière signifiante

Par ailleurs, lorsqu’un bâtiment est rénové ou reconstruit en faisant appel à une démarche d’économie circulaire, il devrait contribuer à transformer activement les perceptions sur ce sujet. Pour cela, il est possible de mettre en valeur et d’expliquer la manière dont il a été choisi d’utiliser les ressources trouvées sur place. Or, l’économie circulaire peut mettre en œuvre deux types de démarches :

  • celles qui s’intéressent uniquement aux matériaux eux-mêmes et à ses propriétés physico-chimiques : par exemple lorsqu’on concasse du béton pour en faire du granulat recyclé qui servira à refaire du béton. Ces démarches font appel à des compétences d’ingénierie. Elles sont très vertueuses d’un point de vue écologique et économique mais sont très peu lisibles pour les personnes qui fréquentent le lieu, même si elles sont explicitées. Leur capacité à conférer une identité au lieu et à instituer une continuité avec le passé est assez faible. Elles concernent les cycles biologiques et techniques décrits par Ellen Mc Arthur
  • celles qui s’intéressent aux valeurs et qualités des matériaux et des objets, en complément de leurs propriétés, et qui sont davantage porteuses de sens pour le lieu : par exemple lorsqu’on choisit d’utiliser un élément présent sur le site (des lattes de parquet en châtaignier massif, comportant les traces d’usure perceptible des pas des générations précédentes qui ont fréquenté le lieu) en le détournant de son usage initial pour imaginer un nouvel objet (du mobilier au design contemporain) qui trouvera sa place dans ce lieu ou ailleurs. Ces démarches de super cyclage font appel à des designers, des architectes, des artistes, des spécialistes de sciences humaines en plus des ingénieurs. On pourrait leur reprocher d’impliquer de faibles quantités de matière, mais la troisième loi du super cyclage (Cf. Note 2), explicite que pour absorber toute la quantité de matière à traiter ce sont le nombre de projets et de voies différentes, en augmentation de valeurs et qualités, qu’il faut privilégier, plutôt qu’une seule pour un secteur unique. Toujours est-il qu’elles ont un impact écologique et économique intéressant et sont bien plus visibles et parlantes pour les personnes qui fréquentent le lieu, surtout si leurs pouvoirs de séduction suscitent une envie d’explication sur leurs mises en valeur.

 

Ce deuxième type de démarche, que l’on nomme super cyclage et qui peut s’emparer des problématiques de recyclage de l’immatériel, a pour limite notre propre imagination. On peut par exemple réaliser des dalles de terrazzo à partir des éléments minéraux trouvés sur un site (dalles de pierre et briques concassées) et les installer en dallage ou parement mural en tant que motif répété en différents endroits, ce qui est susceptible de conférer au lieu une cohérence d’ensemble, à la fois dans l’espace et dans le temps, puisqu’il s’agit d’une matière gardant les traces du passé, transformée afin qu’elle trouve sa place dans le temps et le lieu présents.

Ainsi, l’économie circulaire, mise en œuvre selon les deux démarches que nous avons distinguées, a la capacité de créer une continuité dans l’histoire et la culture d’un territoire, entre son passé et son présent, tout en générant de l’emploi local.

En effet, le recyclage de la matière physique prend tout son sens quand il s’accompagne d’une forme de recyclage des éléments immatériels qui font un lieu, et qui sont révélés au niveau de la culture, l’histoire, les événements qui se sont déroulés sur le site, la mémoire des personnages ou des simples anonymes qui y ont vécu. Les approches qui rendent lisibles les étapes de transformation de la matière sont propices à l’enrichissement d’un projet car elles ont la capacité de donner une forme matérielle à l’immatériel, tout en favorisant l’émergence d’un questionnement et d’une réflexion autour de la nature artificielle du concept de déchet. Elles sont susceptibles de véhiculer une partie importante du sens d’un lieu car elles inscrivent leur héritage matériel et immatériel dans la modernité.

Détour philosophique : le monde selon Hannah Arendt

Pour désigner l’ensemble des œuvres matérielles, objets, outils et bâtiments qui nous entourent et qui sont fabriqués et transformés par les humains, la philosophe Hannah Arendt emploie le terme de « monde », concept central de sa philosophie politique. Le monde n’est pas la nature, c’est l’arrière-plan anthropologique à l’intérieur duquel peut se dérouler une vie humaine : les humains font partie du monde mais ont aussi la capacité de le transformer. Le monde est le cadre de vie d’une communauté culturelle et politique et le résultat des actes individuels des membres de cette communauté. Il est l’espace commun qui à la fois sépare et relie les êtres humains entre eux, dans le temps et dans l’espace : Si nous n’avions pas de monde, nous serions errants ou superflus. La condition humaine est donc celle d’une relation d’appartenance au monde dans ses dimensions matérielles et anthropologiques, non en raison de ce que sont les êtres humains mais en raison de ce qu’ils font, et qui s’inscrit dans la matière, dans l’espace et dans le temps, sous forme de significations et de récits.

C’est à la transformation de cette matière anthropologique, de ce « monde » selon les termes d’Arendt, que doit s’atteler l’économie circulaire, pour être à la fois écologique, économique, mais aussi désirable car signifiante et capable de participer à l’ancrage d’une communauté sur son territoire, dans son histoire et dans sa culture. Transformer la matière physique dans des cycles d’économie circulaire est un enjeu écologique majeur, mais notre humanité le fera avec d’autant plus de conviction qu’elle la considèrera comme une matière anthropologique et porteuse de sens.

 

Article signé : 

Anne-Laure Boursier, Philosophe, société Neo-Eco, Lille, alboursier@neo-eco.fr

Anna Saint-Pierre, en thèse à l’agence SCAU et au laboratoire de recherche EnsadLAB (PSL university)

Jean-François Bassereau, Professeur à l’ENS des Arts Décoratifs de Paris Co-responsable du groupe de recherche Soft Matters, Professeur à l’Ecole des Mines de St Etienne HdR Mission CARATS Mode et Luxe Projet Investissement d’Avenir, Directeur de la recherche RCP/CERTESENS

 

[1] La valeur d’historicité regroupe les faits, événements, connaissances et savoirs, liés à une matière, un matériau dans tous ses états (de la matière première à l’objet fini), nourrissant un potentiel récit, une histoire vraie à raconter.
[2] Le super cyclage est une proposition de traduction du terme « Up cycling ». Le super cyclage concerne une démarche responsable de création/conception de nouvelles matières seconde vie dans tous ses états (de nouveaux matériaux, et semi produit si possible de création, jusqu’à l’objet fini). Le super cyclage s’empare de chutes et rebuts de fabrication, d’objets et déchets de fin de vie et obéit à trois lois principales qui peuvent s’enchainer : 1°) loi de parcimonie, 2°) loi de transformée de Lavoisier et 3°) loi de la Reneicsens.
1°) Loi de la parcimonie ;La première loi vise à augmenter les connaissances et les savoirs sur la chute, le rebut, l’objet et le déchet, sa forme et sa nature, ses valeurs d’origine, d’auteur, historique (Cf. Riegl) et notamment en passant par des méthodes de caractérisation, d’évaluation et de qualification de ses propriétés, qualités, valeurs et effets. De premières actions de valorisation sont menées sans grande modification de forme. 2°) Loi de transformée de Lavoisier ;cette deuxième étape obéit à la loi de la valeur ajoutée, désignant toute étape visant à modifier par augmentation d’au moins une des propriétés, valeurs, qualités et effets de la chute et du rebut. Cette augmentation doit se justifier par un bénéfice mesuré, évalué et qualifié.
3°) Loi de la RENEICSENSLa troisième étape s’inscrit dans un modèle complet de super cyclage (Cf. RENEICSENS). Contrairement aux filières de recyclage qui visent à traiter un grand volume de chutes et déchets par un même processus de transformation assimilant le produit à un matériau (une classe de matériaux), ici, le volume total des chutes et déchets se répartit dans de nombreuses voies de super cyclage, ne traitant parfois que quelques %, mais partageant toutes l’atteinte de hautes valeurs ajoutées, et d’absorption de la totalité des volumes de chutes de fabrication.

 

 

Consulter l'article précédent : #24 - Le cadre institutionnel de l’économie circulaire dans la construction


           

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