Décarbonisation de l'Europe : il est temps d'accélérer !

La décarbonisation du secteur du chauffage est nécessaire pour atteindre les objectifs de réduction des émissions de C02 en Europe. Toutefois, jusqu'à présent, les progrès ont été lents dans la plupart des pays européens. La Suède fait exception, avec 80 % de sa chaleur provenant de biomasse d'origine locale. Elle constitue un exemple pour d'autres pays européens, où l'utilisation de ressources énergétiques locales et des réseaux de chaleur pourraient contribuer à décarboniser le secteur du chauffage, tout en attirant les institutionnels cherchant à investir dans les infrastructures durables. C'est d'autant plus passionnant que de nouvelles technologies émergent pour amorcer cette transition.

La nécessité de décarboniser le chauffage

Dans le cadre de la décarbonisation de la consommation d'énergie de l'Europe, le chauffage et la climatisation accusent un net retard par rapport aux progrès réalisés dans les secteurs de la production d'électricité et des transports. Le secteur du chauffage et de la réfrigération représentent 50% de la consommation totale d'énergie de l'Europe, mais aujourd'hui 75% de son énergie primaire provient des combustibles fossiles. Il est assez frappant de constater que nous continuons à brûler près de 500 millions de barils de pétrole par an pour chauffer nos bâtiments et que 60% de la consommation annuelle de gaz naturel de l'Europe est utilisée pour le chauffage et la climatisation. Par conséquent, ce secteur est responsable d'environ 40 % des émissions de CO2 en Europe. Pourtant, par rapport à la production d'électricité, celui-ci a suscité beaucoup moins d'attention de la part des décideurs politiques ou des investisseurs.

Les investisseurs institutionnels sont devenus un moteur essentiel du financement de la décarbonation de la production d'électricité, avec plus de 40 milliards d'euros de capitaux propres investis dans les capacités européennes de production d'énergie renouvelable au cours de la dernière décennie. Affaiblis par la crise financière et souvent surendettés, les services publics n'auraient jamais eu les capitaux nécessaires pour assumer seuls ces montants. Mais il aura fallu du temps et de lourds efforts pour attirer les capitaux institutionnels.

Lorsque l'UE a fixé son objectif pour 2020 en 2007, l'énergie renouvelable était encore un petit sous-secteur aux perspectives peu claires. Ce n'est que lorsque l'éolien et le solaire sont devenus des catégories d'actifs à investissement courant que l'élan s'est accéléré et que les volumes d'investissement se sont considérablement accrus. Cependant, les investissements dans la chaleur demeurent peu nombreux et espacés. Fait plus important encore, personne jusqu'à présent, n'en a beaucoup parlé.

Placements annuels dans les actifs européens d'énergie renouvelable et de chaleur pas les institutions financières :

 

Source : Recherche d'Asper Investment Management

 

Selon nous, la principale raison de cette attention limitée est due au fait que le chauffage est un secteur beaucoup plus difficile à décarboniser. Cela amené les décideurs, et donc les investisseurs, à se concentrer pour l’instant sur d’autres secteurs.

Pourquoi est-ce plus difficile ? Premièrement, il n'existe pas de source d'énergie évidente, bon marché et renouvelable pour produire de la chaleur, telles l'énergie éolienne ou solaire dans le secteur de l'électricité. Le potentiel de biomasse en Europe en dehors de la Scandinavie est très limité, et l'énergie géothermique à grande échelle a, jusqu'à présent, été limitée à des profondeurs difficiles d'accès. Il est clair que la décarboniser le chauffage ne peut être réalisé qu'à travers une variété de technologies différentes, adaptées aux caractéristiques spécifiques de chaque région. Pour cette raison, les économies d'échelle réalisées dans les secteurs éolien et solaire seront plus difficiles à réaliser, ce qui ralentira la transition et réduira les possibilités d'investissement.

Deuxièmement, les investisseurs institutionnels ont été découragés par le fait que les opportunités d’investissement soient diverses, fragmentés, et de petite échelle. Dans toute l'Europe, plus de 90 % du chauffage et de la climatisation sont produits par des installations de production de chaleur petites et décentralisées, telles que des chaudières à gaz individuelles, des radiateurs électriques ou des pompes à chaleur à petite échelle. Ces actifs appartiennent généralement à des particuliers ou à de très petites entités (par exemple, un immeuble d'appartements ou un immeuble de bureaux) et leur coût est nettement inférieur au seuil minimum nécessaire pour attirer des capitaux à faible coût. Le Royaume-Uni en est un exemple typique avec 26 millions de chaudières à gaz installées dans un pays qui compte 27 millions de foyers.

Enfin, et c'est important, la chaleur est intrinsèquement plus intrusive pour le consommateur final que la production d'électricité, car elle pénètre directement dans les foyers, au lieu d'être produite dans des régions éloignées et transportée par les réseaux de transport et de distribution. Par conséquent, c’est une énergie beaucoup plus personnelle pour les utilisateurs finaux et par conséquent plus vulnérable aux politiques locales, souvent réticentes au changement.

 

Un tournant décisif

Aujourd'hui, quelques signes encourageants indiquent que la décarbonisation de la chaleur est sur le point de s'accélérer.

Sur le plan politique, il y a un virage clair au-delà du focus historique sur l'efficacité énergétique qui, bien qu'important, ne décarbonisera pas le secteur de la chaleur à lui seul. L'UE a proposé en 2016 une stratégie de chauffage et de refroidissement qui reconnaît l'importance de la décarbonisation du secteur et a proposé d'accroître le soutien de l'UE dans cet effort. Certains pays ont également fixé leurs propres ambitions pour atteindre les objectifs de réduction de CO2. A titre d'exemple, on peut citer la politique « out of gas by 2050 » récemment adoptée par les Pays-Bas (alors que 96% des ménages néerlandais sont chauffés au gaz aujourd'hui). Le Danemark a l'intention d'éliminer progressivement les combustibles fossiles de tous ses secteurs énergétiques d'ici 2050. L'Italie a également publié un plan stratégique énergétique pour 2030 avec un nouvel élan en faveur du chauffage et de la climatisation propres.

Cependant, la mise en œuvre des politiques prendra du temps. De nouvelles technologies sont nécessaires, et sur ce plan il y a de bonnes nouvelles. Par exemple, la technologie de forage en profondeur importée du secteur pétrolier et gazier nous permettra d'exploiter des gisements de chaleur géothermique qui étaient auparavant non rentables. Avec un opex très limité et des investissements en baisse, cette technologie pourrait ouvrir les portes de solutions "heat-as-a-service" ultra-compétitives sur de nouveaux marchés. Si elle arrive à maturité, la chaleur géothermique pourrait devenir l'équivalent du vent et du soleil pour chauffer nos maisons sur certains marchés.

La numérisation et les technologies intelligentes commencent également à bouger les lignes du secteur. La combinaison de logiciels, de capteurs intelligents et d'une meilleure analyse des données permet de débloquer le stockage virtuel de l'énergie dans les bâtiments (c.-à-d. l'utilisation des bâtiments comme condensateurs de chaleur).  Avec le projet européen D2Grids, la société néerlandaise Mijnwater développe un système prédictif basé sur la demande qui s'intégrera au réseau électrique en stockant la production excédentaire d'électricité sous forme de chaleur, permettant ainsi une plus grande pénétration des énergies renouvelables dans le secteur électrique.

Tout comme dans le secteur de l'électricité renouvelable il y a dix ans, nous assistons aujourd'hui à une convergence entre politique et technologie dans le secteur du chauffage qui pourrait mener à une nouvelle vague d'investissements.

 

Le chauffage urbain : un important catalyseur de changement

Dans ce contexte, il est utile de tirer les leçons d'un marché mature qui a largement décarbonisé son secteur du chauffage il y a 30 ans : la Suède.

La Suède est sans doute le marché de la chaleur durable le plus avancé d'Europe. La clé de son succès réside dans la combinaison d'une ressource locale abondante et durable en biomasse, ainsi que dans l'utilisation généralisée des réseaux de chaleur urbains. Aujourd'hui, 80 % de la demande de chaleur en Suède est satisfaite par la biomasse et 50 % de la population (presque tout le monde en milieu urbain) est raccordée au chauffage urbain. Par ailleurs, un tiers des capitaux propres investis dans les actifs thermiques européens par les investisseurs institutionnels au cours des cinq dernières années ont été investis en Suède, ce qui témoigne de la maturité du marché.

Le chauffage urbain est un moyen beaucoup plus efficace de produire et de distribuer de la chaleur dans les zones densément peuplées que les solutions thermiques individuelles. Elle contribue également à améliorer sensiblement la qualité de l'air local. En effet, plutôt que d’avoir une petite chaudière pour chaque point de consommation (environ 30 kW de chaleur pour un ménage moyen), les réseaux sont alimentés par des sources de chaleur multi-MW plus importantes, et 30% plus efficaces, même en prenant en compte les pertes du réseau. Cet avantage devrait encore s'améliorer avec l'adoption généralisée des technologies intelligentes.

Les réseaux de chaleur peuvent également exploiter des sources de chaleur locales et à faible coût (voire à coût nul) qui ne seraient pas utilisées autrement, comme la chaleur provenant des procédés industriels ou l'énergie provenant des déchets. Ces combustibles plus complexes ne peuvent pas être brûlés dans une chaudière domestique. De plus, la décarburation accrue de l'énergie et les progrès technologiques, permettent l’utilisation de pompes à chaleur combinées à des "puits de chaleur" existants tels les puits géothermiques ou les rivières qui produisent de la chaleur à faible teneur en carbone qui peut être réinjectée dans les réseaux. C'est une bonne nouvelle pour les pays qui, contrairement à la Suède, n'ont pas la chance de disposer d'un approvisionnement local abondant en biomasse.

Enfin, les réseaux de chaleur ont de nombreuses caractéristiques d'un actif infrastructurel, avec une longue durée de vie des actifs et la stabilité des marges. En tant que tels, ils sont beaucoup plus susceptibles d'attirer les investissements des institutions financières, comme cela a été récemment le cas en Suède.

Conclusion

Il est clair que la décarburation du secteur du chauffage sur l'ensemble des marchés européens est cruciale pour atteindre les objectifs européens de réduction du CO2.  Aujourd'hui, nous croyons qu'une vague de changement a commencé dans le secteur. Bien qu'il n'y ait pas de solution miracle pour décarboniser complètement la chaleur, nous croyons que les réseaux de chaleur ont un grand rôle à jouer pour catalyser à la fois le changement et les investissements. Associées aux innovations technologiques récentes, ils permettent à chaque pays de tirer le meilleur parti de ses propres sources de chaleur locales à faible intensité carbonique. Il est important de noter que ces réseaux ont le potentiel d'attirer les fonds d'investisseurs institutionnels qui, tout comme dans le secteur de l'électricité, joueront un rôle déterminant dans le financement de cette transition. Aujourd'hui, nous commençons à observer l'émergence d'opportunités d'investissement attrayantes dans l'espace thermique durable, que ce soit dans le développement et la construction de nouveaux réseaux de chaleur, la remise à neuf d'actifs vieillissants ou le déploiement de nouvelles technologies.

 

À propos de Asper Investment Management

Asper est une société d'investissement spécialisé qui se concentre sur les investissements privés dans les actifs immobiliers durables, notamment l'énergie renouvelable, le chauffage et d'autres infrastructures propres. Elle offre ses services aux investisseurs institutionnels de taille moyenne à grande tels que les fonds de pension, les assurances et les fonds de fonds.

Grâce à son fonds RPP2, Asper investit dans la chaleur durable depuis 2014. Elle a créé Vasa Värme, une société de chauffage urbain en Suède qui a acquis, intégré et optimisé 5 centrales de chauffage urbain à ce jour, fournissant plus de 170 GWh de chaleur durable aux communautés à travers le pays.

 

 Par Olivier Delpon de Vaux, directeur de Asper Investment Management

 

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