#9 Construction terre crue au Sénégal

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Publié par La rédaction C21

Au Sénégal le secteur de la construction est en plein essor. Aujourd’hui, c’est le béton qui est utilisé dans les chantiers mais bien qu’il soit produit localement et pas cher, il s’avère être très polluant. L’industrie mondiale du ciment est en effet responsable de 6 % de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre. Pourtant, des architectes et des entrepreneurs veulent construire autrement. Ils s’inspirent des maisons d’autrefois en terre crue et font revivre les savoir-faire locaux. C’est le cas de Worofila Architecture.

Avec une filière locale encore dynamique et des caractéristiques techniques et thermiques qui en font un des meilleurs matériaux de construction au Sénégal, la terre crue a tout pour connaître le succès. Pourtant, les années qui viennent seront probablement importantes pour que cette technique de construction ancestrale et accessible perdure. Retour sur ces enjeux avec Nicolas Rondet de Worofila Architecture.

 

La terre est-elle encore un matériau de construction répandu ?

Bien sûr, les constructions en terre abritent aujourd'hui encore 1/3 de la population mondiale ! Nous allons discuter de technique plus loin, mais l’une des questions qu’il faut se poser au départ c’est : comment est-ce possible que ce matériau abondant, utilisé depuis des millénaires sur tous les continents soit remplacé aujourd’hui, à l’heure d’une prise de conscience écologique, par le béton, l’acier et le verre ?

Historiquement la terre a toujours été importante dans la construction. On trouve en Irak ou au Yémen des bâtiments en terre de plusieurs centaines d'années, voire milliers d'années, parfois sur plusieurs étages. En France, Belgique et Espagne la terre était très présente en construction jusqu'au 19e siècle, en particulier en torchis.

 

De votre côté vous utilisez la BTC, qu'est-ce-que c'est ?

La BTC - brique de terre comprimée - est une technique utilisant un mélange de terre et qui peut être parfois stabilisé avec un liant de type ciment. Elle est composée d’élément secs (sable, terre et ciment) très légèrement humidifiés puis comprimés. Le séchage se fait sous bâche, à l’abris du soleil et arrosé régulièrement.

Cela permet de pouvoir se passer d'un enduit extérieur dans certains cas. Dans le mélange de la BTC, l'argile joue le rôle de « liant », au même titre que le ciment dans un béton.

La terre peut être associée à des fibres végétale (tel que le typha par exemple) pour renforcer son caractère isolant.

 

La brique compressée est-elle la seule technique de mise en œuvre de la terre crue ?

Non, il existe d’autres façons d’utiliser la terre crue :

  • La brique d’adobe, qui est un mélange d'argile, d'eau et éventuellement de manière facultative de végétaux, de copeaux de bois, de sciure, de chanvre ou encore de poils d'animaux. On remplit des moules aux dimensions voulues avec le mélange obtenu que l'on enlève après quelques jours. Vient ensuite le séchage qui dure environ 15 jours. Les briques sont ensuite maçonnées pour en faire des murs. Cette technique nécessite du temps et davantage de main d'œuvre.
  • La bauge, consiste en l'édification de murs massifs, souvent porteurs, avec un mélange de terre, d'eau et de végétaux et de fibres (poils) mises en œuvre par empilement de mottes à l'état plastique sans l'aide de coffrage. Les murs sont constitués d'une succession de couches de terre dites "levées" généralement d'une soixantaine de centimètres de hauteur.
  • Le pisé est un procédé de construction de murs en terre crue, compactée dans un coffrage en couches successives à l'aide d'une dame. Il permet la réalisation de murs porteurs très solides munis d'une isolation phonique forte.

 

 

Quels sont les avantages de la construction en terre crue ?

La terre a une place importante dans l’habitat traditionnel sénégalais. Elle est utilisée souvent pour les murs et les voûtes. Les habitants l’exploitaient parce qu’elle était un matériau à moindre coût et disponible. Mais en réalité, construire en terre crue présente beaucoup d’avantages dont les habitants n’avaient pas nécessairement conscience.

  • La construction en terre crue présente un bilan environnemental très intéressant. Il s'agit d'une matière première renouvelable et même recyclable, puisque non transformée. L'énergie nécessaire à sa fabrication est très faible puisqu'aucune cuisson n'est nécessaire. Avec une filière locale qui existe à Mbour (environ 90 km de Dakar), l'impact lié au transport est très faible. Comparativement la terre crue n’utilise que 3% de l'énergie utilisée dans une construction en béton.
  • La terre dans la maison améliore le confort des habitants. Matériau poreux, la terre permet de réguler l’humidité relative d’un espace. Elle a cette capacité à stocker des molécules d'eau lorsque l'air est humide et de les restituer lorsque l'air est plus sec ce qui permet une parfaite salubrité. La densité de la terre étant élevée, elle contribue à l'inertie thermique de la maison, en jouant un rôle tampon (stockage et déstockage de la chaleur). Ce déphasage thermique est intéressant au Sahel, où l’écart de température entre le jour et la nuit est relativement important. La terre crue diffuse donc la chaleur de la journée pendant la nuit et inversement. Elle peut aussi contribuer au confort acoustique et esthétique de l'habitat. Enfin, la terre est résistante au feu.
  • La BTC est une technique reproductible et universelle. Construire en terre crue permet d’exploiter le matériau le plus proche, celui que l’on a sous les pieds, disponible à peu près partout dans le monde pour des usages variés. De plus, cette technique ne nécessitant pas beaucoup de compétences, elle est toujours pratiquée par la main d’œuvre locale, créant de l’emploi. On trouve en Irak ou au Yémen des bâtiments en terre de plusieurs centaines d'années, voire milliers d'années, parfois sur plusieurs étages. En France, Belgique et Espagne la terre était très présente en construction jusqu'au 19e siècle, en particulier en torchis. Les constructions en terre abritent aujourd'hui encore 1/3 de la population mondiale !
  • La terre est un matériau adaptable. Grâce à l'argile (liant) qu'elle contient, elle permet de nombreuses utilisations : mortier, enduit, brique de remplissage, brique porteuse, moulée, compactée, empilée, etc. L'utilisation de la terre est compatible avec d'autres matériaux et techniques (ossature bois, préfabrication, construction en bloc, etc.).

Toutes ces qualités techniques font des maisons en terre crue, un habitat particulièrement confortable et agréable à vivre. Toutefois, malgré ces avantages, la filière locale a quand même du mal à s’épanouir au Sénégal.                                                                                                  

 

Quels sont les raisons de ce difficile épanouissement ?

Au Sénégal, les techniques de construction dites modernes ont le vent en poupe. Le pays voit pousser dans ses campagnes des maisons précaires en tôles ou en ciment à l’usure précoce. Et même si les tôles sont peu adaptées à la chaleur et chères, elles représentent un idéal pour les ruraux. C’est un cercle infernal qui fragilise les populations et maintient le pays sous la dépendance des importations.

Les populations locales tendent à perdre ce savoir-faire du travail de la terre. De très beaux exemple de construction terre subsistent et sont entretenus en Casamance par exemple.

L’un des grands enjeux est de permettre à la population sénégalaise de s’approprier le matériau terre qui est un matériau disponible, concurrentiel du béton en termes de prix et apportant un confort thermique inégalé.

La terre est très moderne de nos jours et le fait que la terre soit utilisée depuis des milliers d’années ne doit pas être un argument en sa défaveur !

Contrairement aux idées reçues, la terre est un matériau qui résiste fort bien à l'usure du temps s'il est bien protégé de la pluie, l'argile se révélant un excellent liant.

Pour cela, la conception doit être adaptée au matériau terre. Ceci passe notamment par une mise à distance des murs du sol à l’aide d’un soubassement maçonné (afin d’éviter les remonté d’humidité par capillarité) et par une toiture à larges débords (dans un contexte pluvieux).

La terre crue est plus que jamais d’actualité. Elle est en parfaite adéquation avec une démarche de construction écologique et éthique. Elle constitue un matériau de construction que les futurs architectes devront mieux cerner et utiliser, de manière à en multiplier l’usage dans le monde.

 

Note sur les acteurs engagés au Sénégal :

Worofila est un collectif fondé en 2016, constitué d´architectes et d’ingénieurs-entrepreneurs spécialisé dans la construction en terre. Basé au Sénégal et en France sa principale mission est la conception et la construction de bâtiments écologiques au Sénégal.

Son partenaire principal pour la réalisation de ses projets est Elementerre , une entreprise de construction spécialisée dans les systèmes constructifs en terre.

CRAterre est une référence mondiale dans le domaine de l'Architecture de terre. Elle s’engage désormais à améliorer et diffuser les connaissances et les bonnes pratiques au niveau international.

Enfin, la Voûte Nubienne  est une association contribuant au renversement de la problématique de l’habitat pour le plus grand nombre en Afrique, en favorisant le développement d’un marché de l’habitat adapté, via la diffusion du concept technique Voûte Nubienne, qui est une méthode de construction en terre.

D’ailleurs, l’écopavillon terre-typha de Diamniadio a été conçu par CRAterre, construit par Elementerre, tandis que Worofila s’est chargé du suivi des travaux. 

 

  • L’écopavillon terre-typha de Diamniadio (Maitrise d’ouvrage : Ministère de l’environnement du Sénégal, Conception : CraTerre, Entreprise : #Elementerre, suivi des travaux : Worofila)

 

  • Construction d’une villa à Sindou en BTC, isolation en terre-typha (Maîtrise d’ouvrage : privée, Maîtrise d’œuvre : Worofila)

  • Les gares de la lignes du TER Dakar-AIBD en BTC (Maîtrise d'ouvrage : État de Sénégal – APIX, Assistant Maîtrise d'ouvrage : Systra, Maîtrise d'œuvre : SETEC / AREP / GA2D – Worofila (conception et suivi de chantier bâtiments) / DTA (lots techniques), Entreprise : Sertem )

Propos recueillis par Hassan Abouzid

Dossier soutenu par

Construire durable sous climats chauds
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Modéré par : Clément Gaillard

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