Urbanisme de transition : deux ans de "Yes, we camp !" aux Grands Voisins

 Yes We Camp  Les Grands Voisins  coproduction
Publié par La rédaction C21

 Directeur de Yes We Camp, qui a donné vie aux Grands Voisins avec Aurore et Plateau Urbain, Nicolas Détrie revient sur deux années d'occupation temporaire. Il en explicite les approches, du travail sur l'imaginaire des lieux de l'ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul en reconversion par Paris & Métropole aménagement.

En vous rapprochant d’Aurore et de Plateau urbain au sein des Grands Voisins
(saison 1, 2015-2017), quelle était votre intention initiale ? Comment s’est-elle concrétisée en définitive ?

Sur chacun de ses projets, Yes We Camp explore différentes manières de construire et vivre des situations de communs, qui font se côtoyer, dans l’espace et dans le temps, des publics qui n’en n’ont pas l’habitude. Sur Saint-Vincent-de-Paul, nous avions une première chance, les publics vulnérables étaient structurellement déjà au cœur du projet. Dès le départ, le fil était l’ajustement d’un équilibre à trouver entre cohésion et attractivité, entre l’attention portée aux personnes installées sur site et celle de l’ouverture aux visiteurs.

Quand Yes We Camp a pris part aux premières discussions avec la mairie du XIVe arrondissement et l’association Aurore, il y avait déjà ces mots pour désigner parties prenantes et contexte : « l'ancien hôpital », « les résidents », « les partenaires », « les coordinateurs »,
les « ambitions sociales » du projet, et celles d’être « utile pour le quartier ».

Il fallait amorcer une nouvelle histoire et écrire un récit qui soit appropriable par d'autres. Nous avons proposé ce nom « Les Grands Voisins » qui racontait le basculement de l’équipement hospitalier au quartier habité, et qui pouvait aussi « faire commun » et mettre des mots sur la cohabitation naissante entre les publics déjà présents, tout en incluant les riverains et le public de visiteurs.

Au fil du temps, nous avons initié, aménagé et géré une collection de dispositifs d’espaces et de temps partagés comme le conseil des voisins mensuel autour du barbecue mobile, les moments de rencontre autour du café-restaurant la Lingerie ou des vernissages dans la boutique collective. À cela s’est ajouté l’accompagnement des initiatives proposés par d’autres à l’image de ceux portés par les jardiniers du site, de l’école des petits Voisins et les soirées solidaires à la Lingerie.

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©Yes We Camp


Vous avez mené d’innombrables démarches de « prototypage » d’espaces, de programmes, d’usages…  Qu’avez-vous envie d’en retenir aujourd’hui ?

Tous ces dispositifs sont un moyen d’accompagner les changements de la ville, en travaillant sur les imaginaires des lieux. Ici, c’est celui d’un hôpital peu à peu désaffecté qui bascule par de nouveaux usages vers celui d’un quartier ouvert, vécu, habité et partagé. Ces prototypes font passer les pratiques avant l’urbanisme, le faire avant le dire, la vie avant la ville. Au-delà d’une liste, nous préférons retenir et valoriser des attitudes et des processus collectifs plutôt qu’un travail à la chaîne vers des « produits finis », des transformations permanentes plutôt que
des « objectifs à réaliser à terme ».

Certains dispositifs ont fonctionné ici sur deux ans, nous allons tenter ensemble de voir ce qui peut se prolonger ensuite ou non. Cette première saison aura eu le mérite de s’autoriser des tentatives de changements. Qui aurait pensé que l’installation de centres d’hébergements d’urgence au cœur du 14e arrondissement puisse générer cet engouement des Parisiens ?

Qu’est-ce que « l’espace autorisant » que vous défendez ?

Derrière cette expression, il y a cette lutte discrète contre les sentiments d’impuissance et de méfiance qui construisent les villes d’aujourd’hui : discours ambiant, contraintes réglementaires nombreuses, estime de soi réduite, aménagements sécuritaires, focalisation sur le danger et la peur de l’autre… Tout cela fabrique le sentiment que l’on n’a « pas le droit de faire» : à trop vouloir le risque zéro, on abîme aussi la possibilité que de belles histoires puissent se construire. « L’espace autorisant » cherche au contraire à créer des lieux où la présomption de confiance est dominante, où on se sent légitime à être là et en droit de proposer des initiatives ou sa contribution. S’il n’y a plus de recoins parce qu’on y présuppose l’éventualité d’actions malveillantes, on s’enlève aussi les endroits de possibles baisers volés.

Les Grands voisins ont réussi la rencontre de publics d’une grande diversité sociale, économique et culturelle au sein d’un même espace. À quelles conditions cette expérience pourrait-elle se pérenniser au sein de Saint-Vincent-de-Paul et, plus largement dans les métropoles ?

L’expérience peut se pérenniser sur les bases de volontés politiques fortes comme l’inclusion des plus vulnérables au cœur des villes, le décloisonnement des fonctions urbaines : un centre d’hébergement peut aussi être un lieu ouvert aux autres et rendre service au quartier dans lequel il s’installe.
Il y a aussi un enjeu à ce que chaque partie prenante accepte de l’indétermination et donc une certaine forme de risques dans la conception et la réalisation des projets. L’expérience des Grands Voisins s’est construite étape par étape, selon un processus itératif de récolte des besoins des lieux, sans détermination très précise d’un résultat « final ».

Ce n’est pas de la « pérennisation d’une expérience » dont il est question. Il s’agit plutôt de voir comment transformer et mieux partager avec tous les cultures de l’urbanisme, de la fabrication des espaces de notre société, et comment passer de celle de la ville de « produits finis» à celle de la construction de « lieux infinis ». C’était le thème de l’exposition du Pavillon Français de la Biennale d’architecture de Venise 2018 dont le commissariat était assuré par l’Agence Encore Heureux.

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©Yes We Camp

Qu’est-ce que le projet urbain tel qu’il se définit aujourd’hui a retenu de l’extraordinaire effervescence d’initiatives de la première période des Grands voisins ?

La présomption de confiance d’abord ! Le choix de continuer l’expérimentation, avec un site en partie occupé n’est pas un choix facile pour les aménageurs et bouscule les habitudes d’une Zone d’Aménagement Concerté. Ces deux ans de travail en commun nous en diront plus, mais de belles discussions, informées de la première saison d’occupation sont déjà là : la reprise par l’aménageur du concept de « socle actif » et de son animation, des programmes de bureaux à loyer modérés, l’éventualité d’un hôtel social dans les surfaces attribuées aux logements, le travail avec des dispositifs tels que la conciergerie, le questionnement sur la manière de fabriquer les espaces communs, l’invention d’un « dispositif de transition » pour l’après saison 2 est en cours de discussion etc. D’autres sujets sont encore en discussion, l’indétermination comme attitude et méthode a peut-être, elle aussi, franchi quelques portes.

Entre 2018 et 2020, votre intervention abandonne-t-elle le registre de l’expérimentation libre pour se recentrer sur la coproduction du quartier ? La saison 2 de Grands voisins préfigure-t-elle davantage les réalités futures de celui-ci ?

Nous n’abandonnons pas l’ambition de rendre les choses possibles pour les initiatives de la société civile, de faire de l’inclusion sociale un travail mené par le plus grand nombre, de continuer à « décaster » la ville pour la rendre plus soutenable. Il y a là, des convergences d'intérêts avec Paris Batignolles Aménagement.

La saison 2 est celle de la cohabitation avec le chantier et la phase opérationnelle du projet de quartier, qui devient une occasion unique d’initier une réflexion sur la vie en ville. Nous inventons en permanence le cadre des expérimentations qui seront menées. Des temps forts de programmation culturelle et artistique s’écrivent et intégreront une multitude de propositions et d’initiatives : des conférences, des résidences d’artistes, des spectacles, des aménagements architecturaux, des chantiers participatifs, des activités sport et bien-être, des fêtes, des installations in situ... Bref, des prototypes échelle 1 de nouveaux usages possibles.

Sans prédéterminer ce qui ressortira de ces deux ans de partage, ces cycles seront l’occasion de fédérer les énergies des résidents des centres d’hébergement ; des structures, artistes et artisans installés sur le site ; des habitants du quartier, d’associations ou de collectifs extérieurs invités. Ils seront autant de nouvelles interfaces possibles entre la vie de l’arrondissement, l’expérience du moment présent et le futur quartier.

Une nouvelle année sur le site des Grands Voisins s'engage, comment la cohabitation avec le chantier et l'aménageur se passe-t-elle ?

Les échanges sont très denses sur la partie la plus ancrée dans la réalité, notamment avec la technique (fluides, réseau, circulations), la pose de la clôture limitant l’emprise du gros chantier, les nuisances liées aux démolitions de certains bâtiments fait que nous devons organiser ensemble le calendrier de chantier et prévenir les occupants d’éventuelles coupures d'électricité, de chauffage etc...

Nous accueillons régulièrement dans les espaces de la Lingerie, de l’Oratoire et de la Pouponnière, les conférences organisées par l’aménageur sur l’écoquartier et la programmation qu’il souhaite déployer.  Des flyers sont mis à disposition pour informer ceux qui auraient des questions. Nous avons conçu avec eux un espace dédié aux informations sur le futur quartier, intégré dans la cohérence architecturale du restaurant Oratoire. La diffusion des informations sur le projet d’écoquartier s'élargit au public très varié des Grands Voisins.

Par ailleurs, nous travaillons sur la perception et la visibilité du chantier par les visiteurs du côté des Grands Voisins. Certains aménagements cherchent à donner des points de vues, les terrasses et emmarchement derrière la Lingerie par exemple. Les espaces extérieurs accessibles et leurs limites sont autant de supports pour la création de dispositifs artistiques. Cette cohabitation permet d’ouvrir de nouveaux questionnement sur la frontière et les limites (cabines d’observation du chantier...), la mémoire des lieux (répliques de façades miniatures démolies...), sur l’univers et le vocabulaire du chantier (mini grues, abécédaire de la construction...). Elle vient nourrir l’imaginaire des Grands Voisins et inspire directement les artistes, et les œuvres proposées et exposées.

Un poste de l’équipe des Grands Voisins est d’ailleurs dédié aux relations avec le quartier : tisser des liens avec les institutions et les associations locales pour continuer d’inscrire ce territoire en transformation dans l’arrondissement et plus largement Paris. Nous échangeons encore régulièrement pour voir comment alimenter la construction de l’avenir du site.

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©Yes We Camp

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Modéré par : Clément Gaillard

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