#16 Villes du Sahara : Un impératif de résilience face au changement climatique

 Dossier Climats Chauds  climat désertique  changement climatique  urbanisation  développement urbain
Publié par Karim Selouane

L’Afrique est considérée comme la région la plus vulnérable aux effets du changement climatique du fait de la fragilité de ses économies et de ses infrastructures. Pour autant il est encore délicat d’évaluer l’ampleur et la nature de ces changements à l’avenir. Le scénario moyen du rapport du GIEC 2014 indique qu’entre 1986/2005 et 2081/2100 la hausse des températures pourrait s’échelonner entre 2 et 3°C sur la majorité du continent. En revanche, des incertitudes demeurent sur les projections concernant les précipitations[i]. Seule certitude a priori : la variabilité interannuelle de la pluviométrie devrait augmenter de même que le nombre et la récurrence des événements climatiques extrêmes plus ou moins localisés.

C’est dans ce contexte que le Sahara, plus grand désert chaud du monde, a grandi de 10% en près d'un siècle. Ce constat a fait l'objet d'une étude de l'université du Maryland publiée dans le Journal of Climate. Les scientifiques y ont étudié les précipitations de 1920 à 2013 et ils se sont aperçus que le Sahara s'étend à mesure que le Sahel recule, perturbant, par la même occasion les écosystèmes fragiles des prairies, la vie des habitants de la région et les interactions ville-campagne (exode rural, déclin de l’agriculture maraichère, pression hydrique et démographique, etc.).

 

L’urbanisation du Sahara : une remise en cause du peuplement traditionnel

Parmi les grandes tendances qui sont à l'origine de ces phénomènes, il y a bien sûr l'extension de l’urbanisation, la déforestation, l’agrandissement des surfaces consacrées à l'agriculture et à l'élevage, ou encore la construction de barrages.

Or le Sahara se caractérise par des processus d'urbanisation sans précédent. Ces processus s'inscrivent parfois dans une logique d'aménagement territorial impulsée par l'Etat, ou expriment une urbanisation informelle, dite « par le bas », qui traduit le dynamisme comme la recomposition des territoires sahariens et de leurs sociétés. Les villes sont ainsi devenues aujourd’hui le cadre de vie de référence de la majorité de la population saharienne et constituent les réels pôles structurants de la vie au désert.

 

Carte des villes Sahara / urbanisation

L'urbanisation saharienne récente, corrélée à une croissance démographique majeure, a engendré une remise en cause de ces équilibres géographiques. Elle requalifie, d’une part, les rapports de l'Homme à son milieu et, d’autre part, les interactions sociales fondatrices du peuplement saharien, comme la relation ville-campagne et États-Nations-territoires. L’ensemble de ces transformations a généré des situations extrêmement différentes suivant les régions sahariennes. Ces préoccupations relèvent de la croissance et de la densification des populations dans des milieux fragiles, du développement et de l’extension de structures urbaines parfois sans cohérence. A celles-ci s’ajoutent des facteurs de mutation des activités économiques mais également des contextes géopolitiques, comme la confrontation de stratégies d'acteurs divergentes, une gestion délicate des ressources locales, la déstructuration des systèmes de valeurs et des pratiques spatiales traditionnelles, ou encore l’émergence de nouvelles formes de mobilités et de migrations.

  

Urbaniser sur des territoires extrêmes

A titre d’exemple nous pouvons citer l’urbanisation structurante le long du Sahara Atlantique, au Sud du Maroc comme Laâyoune, Boujdour, Es Smara ou Dakhla. Ces villes côtières se sont considérablement développées en trente ans, et accueillent 80 % de la population de la région (Oued Eddahab-Lagouira) ; l’urbanisation a atteint un taux de 61 % dans la province de Guelmin-Es Smara et de 92 % dans la province de Tan Tan. La population de ces villes est désormais sédentarisée.

Depuis 2002, date de la création de l’Agence des Provinces du Sud, ces villes se sont dotées d’équipements collectifs de qualité : médiathèques, centres sportifs, ou encore villages de pêche. L’approvisionnement en eau potable et en électricité s’est généralisé. Le réseau routier s’est considérablement étendu, afin de désenclaver les cités du Sud marocain. La création de ports, mais aussi de zones touristiques, devrait permettre de développer encore le potentiel des villes du Sud.

 

(source : photo de Laayoune / Agence Maroc Tour, 2017)

L’ensemble de ces villes se développent dans un environnement naturel difficile très aride. Laâyoune, chef-lieu des Provinces Sahariennes, est ainsi construite dans un site que nous qualifierons d’extrême, avec toutes les infrastructures critiques : des rues, un assainissement, de l’eau parfaitement gérée, de l’énergie, des logements et même des emplois. L’environnement naturel de cette cité est toujours en relation avec sa genèse ; quand les hommes ont choisi un lieu pour habiter, ce lieu a toujours eu un certain nombre d’avantages par rapport à d’autres lieux plus hostiles. Cependant, lorsque la création d’une agglomération est liée à un gisement minier ou pétrolier ou à un exode rural, les conditions d’habitat deviennent imposées à une population souvent hétérogène et non acclimatée.

 

Néanmoins les travaux[ii], qui abordent non seulement la géologie, la climatologie, mais aussi les problèmes auxquels sont confrontés ceux qui ont la charge de l'aménagement, concluent sur la mise en évidence des points de fragilité du trait de côte lié en partie au changement climatique.

 

Citons l’exemple de Nouakchott en Mauritanie, située dans une dépression salée, protégée de l’océan par un cordon dunaire. Ses conditions topographiques et géomorphologiques, induisent des inondations pluviales dans de nombreux quartier pendant les périodes de pluie, de juillet à septembre. Ces dernières années, ces inondations se sont accentuées du fait du dérèglement climatique et de la mise en place d’un vaste projet, dénommé Aftout Es-Saheli, censé combler la pénurie d’eau potable de la ville. En effet, l’augmentation massive des quantités d’eau dans le réseau a exercé une pression supplémentaire sur celui-ci, ce qui a fait céder les anciennes conduites de distribution d’eau, et a contribué à saturer le sous-sol en eau potable. En conséquence, la plus grande partie des eaux de pluie stagnent désormais provoquant des inondations chargées de sel. Ces dépôts halins accélèrent à leurs tours le vieillissement prématuré des infrastructures et des bâtiments.

 

(Photo Karim SELOUANE, UMR Prodig 2006)

La problématique des inondations à Nouakchott est devenue même plus importante que la celle de l’approvisionnement en eau, ce qui constitue un énorme paradoxe pour une ville située en plein désert et sans ressources locales en eau.

Ces questionnements sont au cœur des interrogations actuelles relatives à la compréhension, à la gestion et à la prospective liée aux évolutions futures des territoires et des villes du Sahara, et nécessite une mise en regard des approches transdisciplinaires à travers par exemple les sciences naturalistes, géomorphologique, climatique et de l’ingénieur.

Ces croisements doivent être source d’innovation pour anticiper et prévoir des plans d'aménagements les moins pénalisants en termes d'ensablement, d’érosion, de stress hydrique, de qualité de vie des risques associés sur les bâtis et les infrastructures. Or, il s'avère que certains plans ont été effectués sans tenir compte du fonctionnement de l'environnement et cela se traduit par des villes et des infrastructures non intégrées au paysage saharien[iii].

C’est ainsi que le Sahara rend compte immédiatement que l'Homme et la nature sont étroitement liés dans ce milieu très fragile qui, s'il n'est pas respecté, peut anéantir des territoires, des villes et mettre en périls des investissements dédiés aux développements. Comme nous le montrent les vestiges paléolithiques, le Sahara persiste mais c'est l'homme qui doit s'y adapter et non pas l'inverse.

 

 Un article signé Karim Selouane, CEO & Fondateur de Resallience 

https://www.resallience.com/



[i] Kerry H., Cook Climate science: The mysteries of Sahel droughts. Nature Geoscience 1, 647 - 648 (2008). www.nature.com/ngeo/journal/v1/n10/full/ngeo320.html

 

[ii] Selouane K., La presqu'île et la baie de Dakhla. Dynamique margino-littorale et évolution du trait de côte. Collection Grafigéo, Mémoires et documents de l'UMR PRODIG 2003, no 24 [139 pages]. http://geoprodig.cnrs.fr/items/show/207339

[iii] Selouane K., Paysages et environnement géologique du Sahara atlantique. Pré-requis au développement durable. (2015) Karthala : Paris. http://www.karthala.com/hommes-et-societes-histoire-et-geographie/2928-paysages-et-environnement-geologique-du-sahara-atlantique-pre-requis-au-developpement-durable.html

 

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